Blog de Patrick d'Humières

La planète accélère…entreprises accrochez-vous !

5 octobre 2015

Qui ne ressent et ne voit que les changements de paradigmes passent à la vitesse supérieure ? C’est l’éthique, sujet pris « par pertes et profits » jusqu’ici dans la culture business qui se chiffre désormais en milliards dans les comptes des contrevenants. Ce sont les syndicats qui ont perdu la main et qui sont remplacés par un rapport direct salarié entreprise qui devient la base du contrat. Ce sont les Etats qui ne s’avèrent plus capables d’assumer une normalisation crédible dans la santé, la sécurité, l’environnement et que récupère le privé. Ce sont les jeunes générations qui délaissent les grands groupes installés au profit de jeunes pousses aventureuses et qui les déstabilisent sans pitié .Ce sont les règles de fiscalité et de gouvernance qui sont revues sous la pression d’un G20 qui a remplacé un conseil de sécurité impuissant. Mais le phénomène le plus lourd qui bouscule les modèles est le déport croissant des investisseurs éclairés des actifs de l’ancienne économie –extraction, fossiles, industrie lourde – vers les services dématérialisés, les ENR et la green-tech…Les valeurs de portefeuille glissent du pétrole à la tech’ décarbonée. On pensait que la substitution mettrait un siècle ; elle prend forme en une décennie ! Il y a cinq ans on rendait obligatoire la mesure des émissions de GES ; à peine maîtrisée, cette exigence fait place désormais à une démarche de trajectoire vers la neutralité carbone, en attendant l’inscription de la dette CO2 dans les comptes !

C’est dans ce tourbillon que viennent d’être votés par l’assemblée des Nations Unies les 17 nouveaux objectifs du développement durable. Pour la première fois depuis l’affirmation du concept de H.Bruntland en 1987, la planète se dote d’une feuille de route stratégique pour dire aux acteurs publics et privés ce qu’il faut faire pour organiser une prospérité juste, universelle et soutenable ! Ces ODD ne sont pas un document théorique car la machine de financement international suit, même si l’aide publique décroit. Et des entreprises engagées les portent – sous l’égide du président d’Unilever, apôtre de ce projet. L’explication est simple : dans un contexte géopolitique qui part à vau-l’eau et face à l’ingouvernabilité de l’économie de marché, la planète a besoin d’une boussole pour affronter l’épuisement des ressources, l’inégalité croissante et les impacts négatifs qui déstabilisent les sociétés. Directement concernées, les grandes marques ne peuvent plus dissocier leur nécessaire intégration mondiale avec la prise en compte de la marche du monde, quitte à ré-inventer la façon d’opérer : plus de découplage, d’équité, d’accessibilité et de régulation négociée.

Les « ODD » viennent préciser nos référentiels de base qui inspirent désormais les études de matérialité des enjeux durables des firmes (cf. outil SDG Compass) ; cet outil permet de construire des approches de mesure et de déploiement de sa « durabilité » réelle, la stratégie classique visant à l’expansion linaire des ventes ne suffisant plus à définir un projet d’entreprise. Si la vision planétaire est désormais mieux tracée, elle n’est malheureusement pas encore à l’ordre du jour des comités d’audit ou des séminaires stratégiques des Conseils qui disposent encore de plafonds de verre protecteurs, de peur de devoir se remettre en cause. Cela ne durera pas longtemps car personne ne peut plus ignorer les enjeux critiques, du carbone à la fuite des talents, des pollutions aux relations fournisseurs, qui expliquent une grande partie de la défiance des marchés, pour investir ou acheter.

Les directions DD & RSE qu’on a crée il y a dix ans pour répondre aux questionnaires extra-financiers deviennent ainsi les vrais « transformation officers » des firmes en mutation, lorsqu’elles savent faire le lien entre ces changements systémiques et l’offre commerciale, le modus operandi de l’entreprise et son message sociétal, dont les parties prenantes ont besoin de savoir qu’il est en empathie avec elles. Le métier a basculé dans l’opérationnel, de la fonction support à l’invention de services durables et il repose sur de nouveaux principes de management qu’aucun dirigeant en place n’a appris à l’école : le risque carbone vient compléter l’Ebitda, la vigilance raisonnable vient enrichir la compliance légale, la valeur extra-financière vient compléter les rémunérations variables et les green bonds facilitent l’accès au capital.

Oui, il y a désormais un management responsable qui disqualifie un management qui ne l’est pas ! Le défi des directions DD, en charge de « la relation à la société et à la communauté de l’entreprise » est de faire vivre ce management (plus) responsable. De là dépendra la compatibilité que la firme saura créer entre sa propre création de valeur et celle pour la société civile où elle exerce, et conséquemment son attractivité et sa valeur immatérielle. Depuis qu’on sait bien faire des analyses de matérialité, qu’on peut mesurer son rang au DJSI ou au CDP et qu’on intègre l’information financière et extra-financière dans les comptes, rien n’excuse un Board de ne pas savoir où en est « la durabilité » de son projet.  Et de faire le contraire, au risque de mettre l’entreprise en situation de perdre son droit d’opérer, dans le monde entier…

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