Blog de Patrick d'Humières

sortir des controverses ?

14 février 2016

La fin des controverses sur la RSE ?

L’intention est louable : permettre aux économistes qui travaillent sur la RSE « d’éclairer » les controverses en cours sur la RSE. La série de séminaires proposée par la plate-forme RSE s’est ouverte sur la thématique de la compétitivité, autour d’une question où chacun peut répondre à sa manière : la RSE doit-elle servir la compétitivité ou plus précisément la croissance de nos entreprises ? Il a été rappelé que depuis dix ans qu’on cherche, dans le monde entier, et jusqu’aux dernières publications convaincantes de Patricia Crifo (cf. Etude France Stratégie), oui, la corrélation entre performance économique et engagement RSE est établie. Mais si ces études sont encore perfectibles et si la question de fond est d’entrer dans une compréhension plus précise de facteurs précis de causalité, il est clair que le débat actuel va au-delà de ce constat positif. La RSE vaut-elle la peine, pour l’entreprise et pour la société, chacune séparément, les parties prenantes ne se sentant pas toutes « gagnantes » ?

S’agissant de l’entreprise, l’expérience et l’analyse prouvent qu’elle a plus à gagner à faire qu’à ne pas faire de la RSE. De fait, s’engager dans la prévention, la motivation sociale et l’intégration locale ne peut que limiter les situations de conflits. Les coûts sont en général moins importants qu’on ne le dit, d’autant que le BA.BA du management est d’étaler la dépense, d’investir progressivement et de trouver des contreparties. Le ROI de la RSE est un exercice de base dont les praticiens savent qu’il est largement positif, à deux conditions : que l’entreprise ne soit pas significativement en-deça des normes et que son modèle se situe sur une trajectoire durable. S’agissant de la société civile, le bilan est plus évident encore puisque l’entreprise réalise à ses frais – volontariat oblige – la diminution des externalités qui sont la grande culpabilité qui pèse sur notre économie mondiale de marché. Comme les bons spécialistes du sujet l’ont rappelé, la théorie gagnant-gagnant est à l’origine de la dynamique RSE, qu’on n’en veuille pas, comme les élèves de Friedmann, ou qu’on n’y voit la bonne réponse aux attentes des parties prenantes si on est un disciple de Freeman., avec une vision élargie de l’objet et de la gouvernance d’entreprise.  Ce consensus grandissant autour de l’apport économique de la RSE, bon à prendre, n’est donc plus une controverse.

La question qui fait toujours débat est de savoir s’il faut tordre le caractère volontaire de la RSE en poussant les entreprises, par la loi ou l’incitation, à faire plus et plus vite. Ce qui est une question juridique et même politique, plus qu’économique, puisqu’elle passe par l’appréhension des enjeux de base que les citoyens veulent voir appliquer dans leur quotidien et qui ne font pas encore partie de l’ordre en place, comme le respect des droits de l’Homme, la non-discrimination et la préservation des intérêts patrimoniaux de l’humanité. Ce qui appelle une question plus fondamentale encore : l’application des principes fondamentaux du « droit à opérer » est -elle à laisser aux entreprises ? Et donc où poser cette frontière entre les devoirs de l’entreprise qui devraient s’imposer à tous les grands groupes – de tous les pays dès lors qu’ils commercent – et les droits que les mêmes groupes ont à organiser avec leurs parties prenantes, pour faire plus et mieux comme ils peuvent en décider, dans l’intérêt des uns et des autres (cf.la fameuse création de valeur partagée de Porter) ? Là est la clarification encore nécessaire.

On rappellera que dans le contexte de notre civilisation, fondée sur des principes communs, protégés par un ordre juridique effectif, les conditions à opérer -et à commercer – doivent ressortir d’une « conduite responsable des affaires » ; celle-ci reste encore à compléter et à universaliser ; c’est ce que nous appellons nous-même « le combat de Danone contre Gazprom ».  Les principes directeurs définis depuis 40 ans au sein de l’OCDE, aujourd’hui recommandés aux entreprises et que les gouvernements sont chargés de faire appliquer, ont vocation à devenir le socle obligatoire sur lequel l’économie peut prospérer et leur judiciarisation sera le prolongement normal . Mais qu’on arrête de tout mélanger et d’utiliser les concepts et les mots à tort et à travers : il ne s’agit pas de RSE dès lors qu’on est dans la « hard law ». La RSE restera le domaine d’extension de l’engagement au-delà de la loi, dans le champ du contrat, entre l’entreprise et ses parties prenantes, pour améliorer l’ordre juridique s’il est défaillant et insuffisant mais surtout pour créer des « externalités positives ». Continuer à confondre les deux espaces, légaux et supra-légaux, affaiblit le socle et d’autant que celui-ci reste en construction ; c’est un des enjeux de l’action internationale, si on veut gagner la course de vitesse avec la dégradation des enjeux actuels, environnementaux, sociaux et sociétaux de la planète.

On peut regretter que ce distinguo entre « le droit dur » et « l’engagement ouvert » ne soit pas bien fait par les sachants car on en oublie l’essentiel au passage : la RSE est une méthode de management, l’outil d’intervention de l’entreprise dans le champ sociétal et une démarche de création de valeur partagée. La finalité de l’entreprise n’est pas la RSE qui reste un outil, certes privilégié pour réussir ses relations à la Société. De fait, ce n’est pas à l’entreprise (seule) de définir ses conditions d’opérer. La finalité de l’action productive est le développement durable, local et planétaire qui renvoie à la nécessité de maîtriser les impacts et de rendre le monde viable selon nos valeurs et nos intérêts collectifs. Maintenant qu’on a atteint un certain niveau de compréhension et de pratique RSE, se traduisant par des pratiques croissantes de management responsable, il faut s’attacher avec le lien avec « la durabilité » qui est le tableau de bord final du modèle économique. Puissent les économistes et les pédagogues effacer enfin cette controverse entre RSE et Développement Durable, la plus fondamentale, la plus simple et la première à éclairer. L’objectif est la durabilité, le moyen la responsabilité et la condition un « droit dur universel » en amont et approprié…Pas compliqué !

pdh@company21.fr

Vous aimerez aussi