Blog de Patrick d'Humières

le canal des tricheurs

11 avril 2016

Depuis l’origine, le canal de Panama est associé à des affaires de corruption. Cet ouvrage fait partie des travaux les plus incroyables réalisés par les hommes sur cette planète. Pour autant, notre fierté est largement atténuée par les conditions dramatiques dans lesquelles s’est passé ce chantier pharaonique, des milliers de morts parmi les ouvriers, au vol des petits actionnaires, de la destruction sauvage du cadre naturel aux coups d’Etats continus. Pas très « durable » ! Ce pays artificiel incarne une histoire qui rejoint symboliquement celle de notre économie moderne : une formidable contribution aux échanges mondiaux mais une gouvernance detestable qui a fait la fortune de trafiquants, de tricheurs et de dirigeants affairistes. La corruption fait partie de l’histoire industrielle et ne s’arrêtera pas maintenant mais la question n’est pas d’appeler à un monde idéal ; elle est d’organiser un monde juste. La transparence devient l’allié le plus sûr de cette cause. Le fait que la plus grande fuite de tricheries ait eu lieu à Panama, dont les écluses ont sauté, constitue une vraie rupture politique et le passage d’un continent où tout était permis à un continent où il faut rendre des comptes. Tant mieux pour la civilisation.
La reddition de Panama fait écho avec la bataille gagnée par Obama pour le compte du contribuable américain. En bloquant « la méga-fusion fiscale » orchestrée par Pfizer, le président américain donne le signal du ras-le bol des Etats à voir leurs recettes filer au travers de ce mot hypocrite s’il en est, d’optimisation, façon pudique de ne pas payer les impôts là où on les doit et d’en payer le moins par ceux qui le doivent, plus que d’autres. Les règles changent, les Etats s’organisent. Bravo au passage à Pascal Saint-Amans, responsable OCDE des accords BEPS qui démontre qu’une volonté humaine, parfois seule, peut soulever des montagnes…
On attend maintenant les décisions de l’Union Européenne, leur application par les Etats, leur extension hors de l’OCDE lors des prochains G20 pour que « la fuite de l’impôt » soit mise hors la loi sur toute la planète. Et si c’était enfin possible ? C’est un défi aussi énorme que de creuser un continent, mais on peut le faire. A une condition désormais : que les entreprises jouent le jeu et d’abord les banques, les grandes multinationales et celles qui sont les plus tentées de régler leurs défis commerciaux sur la planète par des petits arrangements pratiques. Bien sûr, la contrainte est gênante. Bien sûr, une commission est une goutte d’eau dans l’océan monétaire. Mais c’est une question de principe, une question de valeur, une question non négociable : si on veut une gouvernance des Etats qui fonctionne, une lutte sans faille contre les criminels et faire la chasse aux entreprises-voyous, l’évasion fiscale et la corruption ne peuvent faire partie des pratiques d’entreprises. Aucune loi ne le garantira. Seule la conscience politique des dirigeants d’entreprise peut y parvenir. La RSE est bien le relais de lois qui ne peuvent nous protéger de tous les maux. La RSE et la loi ont un rôle complémentaire. Panama s’avère une étape décisive pour dépasser les enjeux du vieux monde et rejoindre le nouveau monde…

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