Blog de Patrick d'Humières

Merci qui ?

25 avril 2016

Le documentaire de François Ruffin – MERCI PATRON – est une satire de la vie économique dans la plus grande tradition française ou gauloise, version Asterix. Ce n’est pas le pamphlet révolutionnaire qui va mettre en danger la société. Il faut recevoir ce film avec trois niveaux d’analyse. Le premier, formel, est sa drôlerie, plus que sarcastique, jamais très méchante et presque bon enfant, qui nous raconte une histoire d’extorsion de fonds revue en canular guignolesque dans lequel on fait tomber le premier groupe de luxe mondial. C’est fait avec une gouaille et un ton populaire mais non populiste, qui exprime le ressenti de « la France d’en bas » avec une authenticité et une sincérité qui mettent forcément le spectateur de son côté. Le deuxième niveau est le sujet du film : le drame des salariés licenciés, sans capacité de rebond, abandonnés à leur triste solitude dans un monde globalisé sur lequel ils n’ont aucune prise et qui conduit certains à des situations misérables et deséspérées qui ne font plus rire du tout. Le couple Klure est pathétique et tellement sympathique qu’on a envie que leur chantage réussisse même si les ficelles utilisées sont très grosses. Troisième niveau, la caricature du monde d’en haut, qui s’appuie sur la désindustrialisation du Nord opposée au confort bichonné des AG du Cac 40 ; là aussi, le film joue la très grande facilité, même si Charlot n’a jamais été loin de la vérité. Cela dit l’analyse économique s’arrête vite à l’expression des bons sentiments et « ni Marx, ni Jésus » n’en sortent renforcés ; reste l’interpellation sur l’incapacité de l’accompagnement social à traiter ce type de situations personnelles dramatiques au sein de la société française au 21° siècle.
SI on dépasse ces messages qui mélangent habilement le gag et la dénonciation, peut-on en tirer une leçon qui dépasse l’histoire de ce couple sauvé de la misère par la peur d’une atteinte à l’image de marque de Bernard Arnault ? Pas sûr, car qui peut dire après avoir vu le film que la parcours de LVMH ne mérite pas l’admiration, si on se souvient des tissages anciens et qu’on regarde maintenant les files asiatiques devant la maroquinerie et les accessoires, tout ou partie made in France ? Certes, les restructurations industrielles se sont faites à marche forcée mais le résultat mérite plus de rationalité dans l’analyse. Ce documentaire tragi-comique ne permet pas de dresser par amalgame le bilan objectif du passage de la faillite Boussac au triomphe LVMH, ou de l’échec de Bull au succès d’Atos pour reprendre d’autres mutations exemplaires ; il nous rappelle le fonctionnement social et local si mal réglé d’une mutation industrielle française qui n’en finit pas, indispensable et douloureuse à la fois, dans un climat hyper-critique du système mondial, devenu le terrain de jeu de tous les salariés du monde. C’est ce qui explique la récupération de ce documentaire et pourquoi il fait mouche aujourd’hui, alors que les restructurations ont lieu en France depuis le 19°siècle et qu’elles ne cesseront pas. Mais il ne suffit pas de montrer l’écart entre l’opulence des actionnaires et la pauvreté des sans-emplois pour trouver la solution. Cette dernière doit se chercher dans la fameuse gestion prévisionnelle de l’emploi, dans les politiques de compétence, de soutien à l’entrepreneuriat et bien sûr dans « la RSE » dans laquelle nous croyons plus que jamais car l’anticipation des situations personnelles est la seule façon de réussir l’adaptation des offres et des métiers. Tant il est vrai que l’économie n’est jamais qu’une somme de situations individuelles, chacune ayant sa valeur, humaine par-dessus tout.

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