Blog de Patrick d'Humières

Le social, grand absent de la RSE ?

7 juin 2016

La France vit une de ses éruptions sociales dont elle a le secret chaque fois qu’il faut toucher au pacte d’après-guerre et aux acquis des trente glorieuses. Cette période historique, rappelons-le, disposait en plus d’un contexte de forte croissance, d’une co-gestion Parti Communiste (CGT) patronat pouvoirs publics, pour faire tourner les usines et notamment les bastions publics avec une répartition des résultats qui a édifié notre Etat Providence. Cette paix sociale a été poursuivi mécaniquement par une progression des salaires supérieure aux gains de productivité et de sympathiques avantages catégoriels. Mais voilà, cela fait vingt ans que le contexte s’est inversé et qu’on ne veut pas en tirer les conséquences. Les réformes des retraites ont entamé ce glacis mais c’est bien le contrat social qui est en cause puisqu’il faut désormais se confronter à des conditions salariales permettant de répondre aux incroyables changements : des emplois réactifs et ponctuels, une exigence de service extrême, une remise en cause continue des techniques et des métiers. Tel est le défi connu pour une France qui ne peut vendre et produire que dans le grand bain du monde. Mais on n’a pas su donner des protections appropriés aux salariés les moins aptes à courir dans ce contexte agité ; tout le monde est coupable : des pouvoirs publics qui n’ont pas mis le paquet sur l’accompagnement personnalisé des personnes vulnérables et répondre au défi des nouvelles compétences, des patrons qui préfèrent payer que de passer des accords collectifs et qui courent pour eux sans trop se soucier de l’arrière, et des syndicats qui hurlent avec les loups plutôt que de monter des deals et prendre en compte les réalités économiques. La montée en puissance de la CFDT, seule Centrale à vraiment porter l’esprit contractuel, est déséquilibrée par les radicaux qui ont beau jeu de choisir la violence. Cette désagrégation est pathétique alors qu’on ne cesse de travailler parallèlement à l’avènement de la RSE, pour corriger des externalités environnementales, pour rechercher de nouvelles chaînes de collaboration avec les fournisseurs et pour pratiquer un mécénat sociétal qui n’a jamais été aussi élevé.
Le S de RSE est vraiment le grand absent du contexte français, pourtant dynamique en termes d’implication locale. La raison est bien cette incapacité des partenaires sociaux à penser ensemble l’avenir, à parler stratégie, à négocier des efforts spécifiques contre des contreparties significatives, dans l’entreprise comme dans la branche ; de fait, la fameuse GPEC n’est très présente dans les politiques RSE. Dès le départ, les syndicats n’ont pas vraiment joué le jeu de la RSE, y voyant un risque supplémentaire de co-gestion et de pacification contraire à leur culture de combat. Si Bernard Thibault considère aujourd’hui dans son livre qu’on devrait réparer cela, son syndicat n’a rien fait pour se saisir du sujet, sans parler du refus de FO et des aller-retour de la CFE-CGC qui aurait dû en faire son cheval de bataille…A leur décharge, on se demande encore ce que proposent les employeurs aux représentants des salariés, en dehors de leur mobilisation récente pour décarboner la planète ? Les RH ne sont pas vraiment porteurs d’un nouveau management, ni pour inclure la RSE dans le dialogue social, même si beaucoup a été lancé sur les enjeux du handicap, de la diversité, voire de la parité ! Le capital humain est un actif regardé de loin dans les évaluations dites intégrées. Or, c’est justement en période de crise qu’il faudrait se mobiliser : se réunir pour dégager des orientations communes qui existent, soutenir des avancées ponctuelles qui intéressent tout le monde et imaginer des programmes d’accompagnement comme on a su le faire autour de l’enjeu environnemental, avec les ONG notamment. Est-plus difficile de s’intéresser aux jeunes en situation précaire qu’aux espèces en voie de disparition ? Est-ce plus compliqué d’inventer des politiques d’insertion que de monter des programmes sur la biodiversité ? Est-ce plus ambitieux de repenser le management de façon responsable, c’est-à-dire en s’ouvrant à la société, que de penser des nouveaux algorythmes ?
Le moment est venu de reprendre le fil de la politique contractuelle sur laquelle a été bâtie la croissance française pour imaginer et rechercher des nouveaux liens d’intérêt collectif. Qui peut penser qu’on n’est plus capable en France de penser le bien commun au niveau de l’entreprise ? Et si la RSE était un terrain vierge sur lequel on pouvait rebâtir l’envie de mieux produire en France !

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