Blog de Patrick d'Humières

il ne suffit pas d’être universitaire pour comprendre l’économie contemporaine…

13 juin 2016

Organisée par des enseignants en gestion qui sont nombreux en France à s’intéresser à la RSE, cette conférence nous a laissé pantois : on devait étudier la pluralité des approches de la RSE et on a assisté à une démonstration « hors sol » : la RSE n’est qu’une construction politique pour légitimer l’entreprise à travers un discours moral, issu d’une inspiration religieuse ancienne, aujourd’hui récupéré par le management et le marketing, sans plus d’effet …cqfd !
Cette lecture pour le moins limitée du phénomène RSE – de fait, son réel développement dans l’économie contemporaine est une réalité sur laquelle il faut exercer un sens critique– est une interprétation orientée au service de la thèse anti-capitaliste bien connue : l’entreprise veut s’approprier la sphère publique et se pare à cet effet des vertus de l’intérêt général à travers la RSE ; cela révèle une intention « intéressée » qui est au minimum trompeuse et au mieux nuisible à la gestion étatique, la seule bonne pour la Société….En fait, certains universitaires se plaisent à confondre en permanence la responsabilité juridique de l’entreprise, telle qu’elle existe à un moment et à un endroit, souvent mal appliquée et insatisfaisante, issue du rapport Etat Entreprise, et la pratique d’engagement de l’entreprise qui va au-delà, issu du rapport Entreprise Société, qu’on dénomme (improprement ? ) « RSE »), traduisant une volonté de négocier un donnant-donnant, à l’initiative de l’entreprise ; ceci a d’abord produit la philanthropie dont les avantages fiscaux ont reconnu la contrepartie positive pour l’intérêt public ; cette dernière fait consensus aujourd’hui, même si personne n’est dupe que l’idéologie libérale enjolive le progrès, comme l’idéologie anti-libérale le sous-estime. Mais le sens de l’histoire n’est pas là : il est dans la recherche d’un nouvel équilibre politique entre trois exigences structurelles, celles de l’économie, de l’Etat et de la Société, qui ne se confondent pas mais se complètent nécessairement et de plus en plus selon le degré de maturité démocratique. C’est là qu’apparaît cette construction nouvelle de la RSE, à la fois OVNI juridique – entre hard law et soft law – et politique – entre le tout-normatif ou le tout-marché !
Reprenons nos esprits, élargissons le champ de la pensée, avec un peu d’économie, macro et micro et partons des faits : les entreprises ont porté le développement matériel de nos sociétés modernes en exploitant le progrès technique, ce qui a conduit à l’extraordinaire émancipation dont nous profitons aujourd’hui et dont le bénéfice politique leur est crédité, à un tel point qu’il n’existe plus d’autre modèle productif que l’économie de marché. Ceci s’est fait au cours du siècle précédent dans une tension constante avec la société politique dans chaque pays industriel, et de façon souvent conflictuelle, faute d’une démocratie équilibrée permettant de bien traiter la question sociale ; la diffusion des richesses se poursuit aujourd’hui dans un monde globalisé mais dépourvu d’une gouvernance satisfaisante pour répondre à la question écologique ; celle-ci vient s’ajouter à une nouvelle problématique des enjeux de justice et d’inégalités qui se repose de façon aigue. Il s’est trouvé pendant toute cette période des penseurs, des économistes mais aussi des entrepreneurs et des hommes politiques qui ont choisi de prôner l’auto-régulation des acteurs économiques plutôt que l’appropriation publique des moyens de production, par la loi ou la force, comme moyen d’éviter les crises…Cette pensée dite de « business ethics » est restée clairement marginale jusqu’à la fin des Trente Glorieuses et fut quasiment assassinée par Milton Friedmann, voire déconsidérée par la financiarisation générale qui a suivi. Du coup, la régulation des rapports entre le marché et la sphère publique a été confié essentiellement à la loi nationale, avec ses limites et ses imperfections ; on s’est habitué un peu partout à une répartition des rôles duale : à l’entreprise la création de richesses, autant qu’elle peut, et à l’Etat de corriger la répartition, comme il peut…
C’est dans les années 70-80 avec le symbolique rapport « halte à la croissance » (Meadows) et après l’émergence d’une nouvelle vision du développement lors de la conférence de Rio (principe pollueur payeur, principe de précaution…) que tout a basculé. Plus rien à voir avec les injonctions morales des Quaker et la corporate mission, partenaliste ou redistributrice ; l’entreprise se trouvant confrontée à des enjeux systémiques – climat, ressources, sécurité, santé, légalité – et à une dimension multifactorielle de la croissance, s’est mise à se préoccuper de la gestion publique – précarité, éducation, pollution, sécurité etc… – non par conviction morale mais par nécessité économique. Cette appropriation est l’origine de la RSE, qu’on préfère appeler « création de valeur partagée » aux US (M.Porter) et qui est en réalité une vision d’un « management parties prenantes » qui recherche par le contrat à concilier croissance et durabilité. Toutes les entreprises se sentent concernées même si chacune n’apporte pas la même réponse. Ne pas voir qu’il y a là un changement de nature entre l’appel à « l’éthique individuelle » de l’ère industrielle et l’émergence de la durabilité collective du début de l’ère post-industrielle que nous vivons, c’est se méprendre sur les changements en cours, sur trois points fondamentaux : d’abord, l’intérêt général et l’intérêt privé ne sont pas contradictoires et sans lien ; ils se complètent si on le veut et c’est l’apport exceptionnel du contrat que de permettre ce pont. D’autre part, les parties prenantes pèsent de plus en plus sur la marche de l’entreprise et limitent le pouvoir de l’actionnaire, même si le droit des sociétés ne le traduit pas vraiment. Enfin, qui ne voit que la tendance à « l’intégration » des questions durables dans l’expression du modèle économique anime de vraies politiques d’entreprise. Ce mouvement de fond qui se noue entre acteurs économiques et sociétaux, pour traiter sérieusement des enjeux sérieux du monde, allant du climat à la réduction des gaspillages, de la transparence à la répartition de la valeur, est en train de modifier le statut de l’entreprise et son rapport à la Société, de façon plus ou moins bien co-régulée. Oui, le management se transforme en profondeur.
Sans naïveté excessive, on n’est qu’au début, si on veut nous renvoyer à la figure, à juste titre, les pratiques répréhensibles qui jonchent la vie économique. Mais il s’invente un rapport positif à la Société pour servir la croissance et échapper aux limites d’une efficacité aveugle qui apporte encore trop d’externalités négatives, pour tous. Que les intentions soient intéressées, utilitaristes ou cyniques, n’apporte rien à l’analyse. Comme l’explique parfaitement une universitaire à la pointe de ces questions : « il n’y a là ni altruisme, ni idéologie mais simplement une gestion des externalités qui produit du bien commun, un facteur d’innovation et de différenciation et une délégation à une organisation dont l’efficacité l’emporte clairement aujourd’hui sur celle de l’acteur public… »! Aujourd’hui, personne ne force les entreprises à desinvestir du charbon ou à vendre bio et à passer des accords cadres internationaux, des « green deals » etc.. Mais chacun y trouve son compte !
La question qui se pose est de savoir si grâce à cette RSE qui avance – au-delà de la responsabilité juridique croissante de l’entreprise, en quête d’une base mondiale qui équilibrerait mieux la puissance mondiale des firmes – la régulation entre la sphère productive, la sphère normative publique et la sphère sociétale, celle des valeurs et des attentes, progresse vraiment ? Si on mesure les externalités de nos entreprises au travers des indicateurs de durabilité – découplage par rapport aux ressources, équité dans la production, accessibilité aux biens, loyauté dans les pratiques etc.. – il est patent que le bilan est meilleur qu’avant et que beaucoup d’acteurs s’attèlent pour qu’il soit bien meilleur demain ! Si on approfondit encore le phénomène, il y a bien un changement à l’œuvre dans le capitalisme du fait de l’intégration de « voies durables » par les entreprises leaders, par le contrat avec la Société, ou et avec l’Etat ; cela donne un sens radicalement différent à une RSE qui avait atteint sa limite en tant que démarche purement volontaire; l’enjeu étant de l’universaliser, de la crédibiliser, de la partager et de la dissoudre dans l’objectif commun du développement durable…
Qu’une certaine école universitaire s’attarde encore à nier cette construction managériale nouvelle, dénote une démarche partiale et peu scientifique, se refusant à admettre que l’entreprise est devenu un acteur sociétal légitime, au cœur des mutations en cours dans tous les pays. Il suffit de voir comment l’opinion considère que les projets humains passent désormais par l’entrepreneuriat plus que par l’action publique, pour se dire que la croissance durable et responsable est une question centrale de l’économie du 21°siècle qui n’a pas fini de nous passionner. De nouveaux modes de relations entre acteurs publics et privés vont s’inventer, comme « le smart mix », et des délégations de service vont repenser l’intérêt général, en faisant de l’entreprise le carrefour des intérêts de sa communauté parties prenantes, indispensable à sa pérénnité, avec des cordes de rappel à trouver encore, en termes de bonne gouvernance, judiciaires et non judiciaires etc…Comme elle bouscule les repères, notamment les plus anciens, il y a nécessité à ouvrir le jeu, non pour perdre son temps dans des débats de légitimité et sur des définitions réglées et actées au niveau mondial depuis vingt ans que s’invente cette RSE, mais pour la mener à bon port, en expérimentant les pratiques appropriées au management de la durabilité des modèles qui est notre enjeu collectif à résoudre collectivement.
pdh

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