Blog de Patrick d'Humières

le monde en 2016. Et si l’entreprise devenait un acteur géopolitique constructif ?

28 août 2016
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Le monde développé entre dans une période très particulière où la gouvernance des pays devient la problématique prioritaire dans un contexte géopolitique qui a perdu son centre de gravité et où les forces centrifuges des enjeux sécuritaires, sociaux, environnementaux, identitaires amènent les acteurs à se replier sur leurs atouts restants. Les élections américaines reposent la question de la contribution des USA à l’organisation d’un monde dont ils ne voudraient bénéficier que des avantages de son ouverture commerciale et ne plus en assumer les inconvénients ou en subir les déchirements communautaires, maintenant que leur indépendance énergétique n’est plus en cause. L’Allemagne se demande ce qu’elle va faire de la réussite remarquable de sa réunification ; elle votera dans un an pour un projet d’engagement plus ou moins intégré à la nouvelle Union européenne, selon qu’elle acceptera plus ou moins de payer pour se trouver un nouvel espace d’expression économique et démocratique. La réponse sera orientée avant par les élections françaises qui mettront ou non le projet européen – c’est-à-dire franco-allemand – en tête de la « reconstruction » nécessaire d’un pays qui doit à la fois traiter son identité, sa compétitivité, sa solidarité et sa créativité, en sortant des règlements de compte accumulés. Mais est-ce que Paris et Berlin sauront saisir l’opportunité offerte par la bourde anglaise du Brexit pour donner envie à leurs partenaires européen restants de les accompagner dans une stratégie à la fois protectrice et intégratrice , alors même que Londres n’a plus le choix que de devenir le chantre d’une économie de marché dérégulée qui fait la part belle aux élites financières et qui plaide le souverainisme salutaire. Dans ce dérèglement européen qui se profile pour un temps certain, les Chinois continueront de placer leurs pions avec qui veut, en devenant de plus en plus des arbitres diplomatiques, comme ils l’ont fait lors de l’Accord de Paris et comme ils vont le démontrer lors du G20 de cette fin d’année. La Russie n’apportera pas de réponse reconstructive mais se repliera progressivement sur son glacis qui est la seule chose qui l’intéresse, refusant de jouer les seconds rôles. Le Japon est aussi trop occupé par lui-même pour se projeter à l’extérieur. Et les émergents ont à gérer une dépendance économique croissante pour retarder des explosions sociales latentes qui vont les déstabiliser inévitablement. Ce « monde du repli » sera forcément un monde moins libre-échangiste qu’avant, alors même que les populations seront plus que jamais mobiles et les migrations incontrôlables. Jamais les nations n’auront été autant sollicitées pour servir de pôle de stabilité sur une planète qui s’emballe vers les 10 milliards d’humains, alors même qu’on aurait besoin de forces de collaboration puissantes pour les solidariser un peu plus. La première femme qui pourrait prendre prochainement la tête des Nations-Unies devra être un génie de la gouvernance collective…
Ce contexte sera-t’il bon pour la croissance ? Sera-t’il compatible avec la création des richesses et d’emplois qui décide de la stabilité des sociétés ? Sera-t’il assez régulé pour que les intérêts matériels vitaux des peuples viennent tempérer les tendances irraisonnées qui sont à l’œuvre ? On peut aussi poser la question autrement : est –ce que l’économie qui repose désormais pour l’essentiel sur des acteurs privés et des mécanismes de marché peut garder un niveau d’efficacité suffisant globalement pour « civiliser » le système ? Et donc, est-ce que les entreprises ont une maturité suffisante pour être des acteurs contributifs à l’équilibre systémique dont elles ont un besoin vital pour accomplir une mission de développement qui n’a jamais été aussi indispensable ? Et est-ce que les chefs d’entreprise vont considérer qu’ils ont une responsabilité (géo)politique pour se préoccuper de ce contexte, à leur niveau, et dire que la marche du monde est aussi leur affaire ?
Le concept de « développement durable », plus que jamais justifié et pertinent, a été inventé pour trouver un sens à l’économie capitaliste triomphante qui n’en a jamais eu d’autre que l’enrichissement des plus forts ; c’est ce que disent les 17 nouveaux objectifs votés par Les Nations Unies (ODD), qui recensent les grands défis collectifs ; ils sollicitent autant les Etats que les entreprises pour faire de « la durabilité » l’horizon stratégique de la bonne gouvernance.
Conséquence directe : on ne peut plus penser une stratégie d’entreprise sans penser l’avenir de son secteur, la pertinence de sa régulation, le jeu des forces concurrentielles et collaboratives, l’évolution des externalités et la façon de contribuer à ce fameux équilibre systémique hors duquel « aucune entreprise ne gagnera dans un monde qui perd »… Conséquence indirecte, la mission de développement durable de l’entreprise ne peut plus rester dans la cosmétique, financière ou de communication ; elle doit vraiment résoudre la durabilité du modèle d’entreprise. C’est une toute autre tâche que de produire des rapports extra-financiers. La géopolitique est le nouveau nom de la RSE ou comment prendre sa part de la construction d’équilibres contextuels, sociaux, environnementaux, sociétaux qui font que la création de valeur est de plus en plus « durable ». La communauté financière est sensible au message, plus que les consommateurs. Mais c’est aujourd’hui à la communauté du management de « penser le monde » et pas son monde uniquement, pour répondre aux attentes internes de sens, solidariser la chaîne de valeur et jouer les opportunités derrière les remises en cause des process anciens, en rentrant dans un dialogue local constructif, en réduisant les impacts négatifs au maximum. Dans un « monde de repli », les nations quémanderont l’investissement productif mais elles négocieront de plus en plus son utilité locale . La RSE se mesurera avant tout à cette dimension de la contribution locale qui deviendra l’indicateur clé de la performance d’entreprise, complémentaire de l’EBITDA ; ce sera une affaire de gouvernance.
Quand on ouvre le dernier Fortune Magazine qui est consacré à la contribution positive des entreprises aux problèmes du monde, on se dit que le capitalisme est bien en train de s’approprier sa dimension sociétale en complément de sa dimension économique et qu’on n’est plus dans l’utopie…
pdh

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