Blog de Patrick d'Humières

Le conflit laitier : une tension ordinaire ?

5 septembre 2016
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On aimerait savoir la leçon que les dirigeants de Lactalis tirent du conflit qui les a opposé, très violemment, aux producteurs de leur matière première essentielle. Vu de l’extérieur, le bilan est très négatif pour eux : l’entreprise s’est vue forcée d’augmenter ses prix d’achat et de s’aligner sur la moyenne du marché, sans parler du coût d’image commercial, des conséquences psychologiques internes et de la perte de confiance de la part des institutionnels dont le groupe a forcément un peu besoin ; on remarquera également qu’il aura fallu une loi ad hoc pour conduire l’entreprise à publier ses chiffres. Bref, l’addition semble lourde pour le groupe de Laval et on se demande pourquoi l’entreprise, qui a vu venir l’orage depuis des mois, a choisi cette voie plutôt que la négociation ou le contrat que pratiquent ses concurrents, Danone, Sodial, même si chacun a son approche, ses intérêts et une culture politique qui lui appartient. La question est simpliste évidemment car il n’y a rien de nouveau dans la façon dont Lactalis conduit dans le secret et la tension ses relations avec ses « parties prenantes », depuis plusieurs décennies. Mais jusqu’ici, le groupe n’avait pas semblé en pâtir, tout au contraire. Il a même mené à bien grâce à cela la reprise de Parmalat et autres acquisitions déterminantes. La dureté dans les affaires est le style familial qui a pour lui un contexte de marché qui le légitime et des pratiques comparables dans bien d’autres secteurs. On pourra dire aussi que Lactalis n’a jamais revendiqué de faire de la RSE, qu’elle limite comme beaucoup d’autres à la recherche de sa pérennité et à la satisfaction de ses clients et actionnaires. Son discours rejoint celui de beaucoup d’autres qui estiment que la régulation sociale est l’affaire de l’Etat, pas de l’acteur économique…

Face au gâchis économique et social que le conflit a précipité dans un secteur qui n’en finit pas de subir une crise structurelle, cette stratégie appelle trois questions. Est-ce un calcul économique conscient dont l’entreprise pense qu’il vaut mieux dans son cadre que des mauvais accords, très difficiles à trouver ? Est-ce que l’entreprise a déterminé ses choix après maintes discussions et relations, le conflit relevant plus de l’accident que de l’intention ? Et est-ce que l’entreprise est en passe de modifier son mode de relation pour tirer les leçons du conflit ? En fait, aucune entreprise n’est obligée de s’engager dans la RSE et celles qui le font sont minoritaires aujourd’hui. La plupart des groupes dans le monde prennent le marché comme il est et ne coopèrent avec leurs parties prenantes sociétales que contraintes et forcées. C’est cela l’état général de la mondialisation qui confie les enjeux collectifs aux pouvoirs publics et la production de biens et services au privé avec de rares passerelles négociées. Ne faisons pas de Lactalis une exception, c’est l’inverse qui est vrai. Les entreprises qui s’engagent dans des relations contractuelles avec leurs territoires, leurs fournisseurs, leurs salariés, leurs partenaires et qui concèdent des marges de manœuvre à leurs parties prenantes ou s’entendent sur des accords gagnant-gagnant sont rares. Ce ne sont pas non plus des entreprises à part, qui auraient choisi le modèle philanthropique plutôt que le modèle de « la réal-économie ». Ces entreprises pionnières, marginales parfois – modèles pense-t’on quand même – sont celles qui ont calculé qu’elles pouvaient tirer un avantage concurrentiel de leur démarche d’engagement volontaire ; ce sont ces entrepreneurs qui font le pari de la responsabilité performante avec lesquels tout le monde a envie de travailler. On aimerait bien que Lactalis nous dise après ce conflit si elle estime que c’est toujours son intérêt de jouer le marché contre la Société dans un secteur qui se meurt et si la RSE n’est toujours pas une solution à ses yeux pour rester leader mondial tout en accompagnant la mutation humaine de son secteur ? La compétition des modèles n’est pas un sujet d’école ; c’est un sujet économique qui touche au cœur de notre vie quotidienne.

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