Blog de Patrick d'Humières

« La théorie de l’entreprise » s’affirme ou quand les prix Nobel d’économie proposent une autre façon de réguler les marchés.

17 octobre 2016
Prix Nobel

L’attribution du Prix Nobel d’économie 2016 à MM Hart et Holmström, venant après celui de Jean Tirole, l’année dernière, remet l’entreprise au centre de la vie économique alors que jusqu’à maintenant c’était « la boîte noire » qu’on ignorait ; seuls les prix et marchés intéressaient et on limitait la mécanique économique aux questions dites « macro ». Or, l’entreprise est une organisation qui a son autonomie et ses lois de fonctionnement, dont les acteurs sont en interaction avec l’environnement ; elle peut décider avec sa rationalité propre qui ne se limite pas à constater et subir les déséquilibres des marchés. Tout au contraire, elle va avoir tendance à chercher la rente et la pérennité en pesant sur les règles de marché, par la taille et l’influence. Et à prendre en compte plus ou moins ses externalités négatives, facteur clé de la contribution de l’économie au bien commun, dans l’espace et le temps.

Depuis Pigou, la théorie libérale reconnaît l’incapacité du marché à bien gérer les externalités. D’où le courant interventionniste qui s’en suit pour corriger les transactions, par la fiscalité ou la subvention et l’importante contribution de Ronald Coase (The Problem of social cost 1960), sur l’utilisation des signaux prix pour ré-orienter les équilibres, en attribuant des droits de propriété échangeables sur les biens publics ; notre fiscalité écologique découle de ces constats (principe du pollueur payeur). Il s’agit de redonner à l’Etat un rôle d’arbitrage fondé sur la vérité des coûts du point de vue de l’intérêt commun et d’affirmer la capacité de l’entreprise à les internaliser en intégrant la vision systémique dans son intérêt ponctuel ; on parie que l’entreprise est capable de dépasser les injonctions contradictoires de ses parties prenantes – les fameux 4 C, capital, client, collaborateur, citoyen – pour contribuer aux équilibres ; cela permet de conserver un profit comptable et plus encore d’exprimer une « valeur durable » qui va optimiser les fameux coûts de transaction. En démontrant la supériorité de l’accord entre agents privés sur la réglementation publique – dès lors que la régulation en dernier ressort est bien assurée – Coase ouvre cette théorie des contrats incitatifs qui est l’horizon salvateur de l’économie de marché occupée par des acteurs de plus en plus puissants socialement et dominateurs dans leur univers technologique. Si on a ajoute à cette démonstration les théories de l’agence sur la captation des pouvoirs par le management, de Means et de Galbraith, on voit bien que l’entreprise peut être un facteur de conflit ou de coopération dans le jeu collectif, selon sa propre gouvernance. Au final, « la firme n’est pas neutre dans le marché ; elle est un nœud de contrats entre acteurs », écartelée entre des divergences d’intérêt et des asymétries qui ne seront corrigées que si elle fait le choix de cadrer sa mission propre au travers d’une vision plus large, qu’on appellera aujourd’hui « la durabilité » des systèmes, maintenant qu’on reconnaît que les ressources sont finies et que la répartition des biens est souhaitable…L’apport du prix Nobel 2016, O.Hart, est d’insister sur les rapports de pouvoir qui interfèrent avec ces relations contractuelles et qui peuvent les déformer dans des sens non souhaitables, comme l’ont démontré nos histoires sociales et aujourd’hui les inégalités de développement.

C’est là qu’intervient « le capital organisationnel » de l’entreprise qui lui permet de faire des choix, à base d’informations et de négociations, pour prendre conscience de ses impacts et contribuer à rétablir des équilibres politiques au sein des déséquilibres de marché. C’est exactement la vertu de l’accord collectif que les membres de l’organisation internationale de l’aviation civile viennent de signer pour organiser leur contribution à la maîtrise du réchauffement climatique, plutôt que d’en faire un outil de dumping économique porteur de risques incontrôlés ! Comme l’écrit parfaitement David Martimort (Le Monde du 20 octobre) pour célébrer « ces deux géants de la micro-économie » que sont Hart et Holmström, « le contrat doit se substituer au marché, avec pour mission d’inciter à l’effort » et d’en conclure qu’un « des problèmes du capitalisme moderne consiste à déterminer les pratiques de bonne gouvernance qui encadrent l’écriture et l’exercice du contrat ». Tout est dit concernant cette lutte de trente ans avec les dangereuses idées friedmaniennes qui ont brisé les digues de la gestion soit-disant rationnelle des marchés. Voilà pourquoi on découvre aujourd’hui que ce n’est qu’en acceptant des « caps de durabilité collective » – comme les objectifs du développement durable à 2030 votés par les Nations Unies – que les entreprises peuvent continuer de revendiquer une autonomie de gestion où elles ont intérêt à concilier l’intérêt de toutes leurs parties prenantes.

Finalement, eu égard à la prise de conscience nouvelle des risques sociétaux pour la croissance au sein de la communauté des chefs d’entreprise, qui rejoint les alertes accumulées depuis le Club de Rome, RIO et les projections à 2050, en s’appuyant sur la pertinence de ces théories de l’entreprise qui éclairent bien le champ de la responsabilité publique ressortant du dirigeant privé, ne suffirait-il pas de remettre à jour la définition de la société datant du 19° siècle, qui ne peut plus être simplement « la gestion dans l’intérêt des associés » ( art.1833 CC) mais bien « la gestion de l’intérêt des associés prenant en compte l’intérêt des autres parties prenantes dans la recherche d’une durabilité de l’entreprise et de la Société civile » ? L’efficacité des marchés en sortirait renforcée et leur finalité enfin éclairée, confirmant que l’économie n’existe pas en soi et qu’il n’y a que de l’économie politique…

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