Blog de Patrick d'Humières

Quand les peuples interpellent la mondialisation, que répond l’entreprise ?

14 novembre 2016
friche-industrielle

Les avertissements électoraux s’accumulent. Face à cela, la communauté économique a le choix entre attendre que les démocraties sombrent dans le repli pour s’adapter cyniquement ou prendre sa part du chantier de gouvernance collective qui s’ouvre. Tout le monde convient qu’une certaine forme de mondialisation doit être corrigée – « civilisée » selon Pascal Lamy- et que la question « des perdants » est fondamentale : un tiers des populations du nord sont considérées en souffrance. Cette dérive sociale à laquelle s’ajoutent les dérives environnementales et de mauvaise gouvernance, mine nos sociétés et met en danger leur cohésion et leur sécurité, elle a évidemment partie liée avec l’avenir de nos entreprises, tant en termes de problèmes que de solutions. La situation a été parfaitement résumé par Hubert Védrine : « qu’est-ce qu’un fermier du Middle West peut avoir à faire que la mondialisation ait amélioré la vie de dizaine de millions d’asiatiques pauvres… », si lui-même a le sentiment d’en faire les frais ! Cela vaut pour les ruraux ou ouvriers français paupérisés également.

Est-ce que cette prise de conscience géopolitique existe au niveau des entreprises ? On a tendance à répondre non à cette question lourde, si on en juge par une pratique facile de la croissance quantitative depuis trente ans qui a consisté à augmenter la part de marché en optimisant les conditions de production de façon opportuniste, tout en poussant les Etats à les assouplir… ». La « démission géopolitique du business » a connu son apogée avec la crise financière de 2008, outre-atlantique pour l’essentiel, où « l’exubérance irrationnelle des marchés » entraîne l’effet de balancier protectionniste – souverainiste en fait – qui nous frappe de plein fouet aujourd’hui. On objectera que la faillite du régulateur a une grande responsabilité, à juste titre. Mais le temps n’est-il pas venu aussi pour les entreprises de prendre leur part dans la régulation systémique, plutôt que de la subir, dès lors que leur puissance, leur influence, leur intérêt, les attentes suscitées les y conduisent ? C’est le sens de l’interpellation de la crise démocratique actuelle envers le monde des entreprises, qui n’est pas extérieure à ce basculement des valeurs, tant s’en faut.

Certes, la désespérance populaire se traduit dans les urnes, c’est la bonne nouvelle. Pour l’instant. Parce que les consommateurs, les salariés pensent que le citoyen peut encore agir, lui. En dépit de quelques pionniers de la RSE qui ont ouvert de vraies voies de collaboration avec la société civile ces dernières années, on constate partout que le discours des dirigeants d’entreprise reste collé à la question fiscale ; l’exemple Trump est édifiant à ce sujet, ou plutôt pathétique pour ceux qui se battent contre l’optimisation fiscale. L’échec des stratégies publiques est exploitée par les acteurs privés, s’agissant du marché du travail, de la formation professionnelle, des politiques d’assistance, comme s’ils n’en étaient pas co-responsables dans beaucoup de situations (cf. Unedic, protection complémentaire ou GPE etc..). Cette décharge de responsabilité est poussée à son extrême chez nous où l’enjeu de compétitivité n’est analysé qu’en termes de coût alors que la compétitivité hors-coût compte au moins pour la moitié dans nos problèmes : gestion RH simpliste et dialogue social rustique, management hyper-hiérarchique, innovations comportementales freinées, opacité de règle etc… Les pertes de valeur liées à la défiance des consommateurs, aux accidents sanitaires et aux retards stratégiques ne sont pas le fait de la bureaucratie publique ! Si on continue de considérer que « le parties prenantes » de l’entreprise n’ont pas leur place dans le processus de décision économique, ne nous étonnons pas qu’elles rejettent le système et ses « gagnants » avec !

Le bon point dans ce paysage inquiétant est la façon dont une partie avancée du business, notamment française, s’est emparée de la question carbone, depuis l’Accord de Paris et vient de le confirmer dans le cadre des coalitions de progrès présentes à Marrakech. Exemple de Carrefour qui entraîne tous les distributeurs mondiaux à éliminer partout les sacs plastiques, de Total qui rassemble d’autres concurrents européens à innover dans l’énergie propre en mobilisant 10 milliards sur dix ans ou des telco qui mutualisent désormais leurs audits en Asie dans le sillage d’Orange, ou encore d’investisseurs institutionnels (Amundi, Mirova… ) qui ne veulent pas être engagés dans l’exploitation de l’Arctique….Nos entreprises se lancent dans l’éco-conception et infléchissent leur modèle pour participer à la lutte contre le réchauffement : implication prudente, intéressée mais réelle dont les résultats à terme peuvent faire espérer de voir naître un modèle green à la française.

Mais cela suffira-t’il à faire un monde durable qui conciliera le destin des émergents et le nôtre, celui des actuelles générations perdues et des jeunes en quête d’avenir, bien plus nombreuses ? Notre stratégie industrielle se joue autant en Afrique que dans l’hexagone et Il n’est pas iconoclaste de dire que l’enjeu de l’emploi devient rapidement plus problématique que celui du climat. Les progrès de la robotisation et de la numérisation appellent acteurs publics et privés – ensemble – à (re)penser la gestion des mutations. Les USA, après le Royaume-Uni veulent abaisser l’IS à 15 % . Si cela doit se traduire par de l’investissement créateur d’activités, personne ne l’empêchera. Idem, si l’on relève les droits à l’importation de certains produits délocalisés, à contre-courant de tout ce qu’on a fait dans le cadre de l’OMC, si on ne relance pas des guerres commerciales. La marge est étroite dans un monde mobile, interdépendant où la question est plus celle de bien répartir la valeur que de limiter sa création derrière les frontières ! Ces choix de régulation ne pourront pas se faire sans une intelligence géopolitique de la part des entreprises, à travers leurs organisations sectorielles et professionnelles ; elles vont devoir se saisir pleinement de la durabilité de notre contexte collectif, plus seulement environnemental, mais social plus que jamais et sociétal aussi pour que les territoires ne dérivent pas sous leurs pieds.

Cela repose directement trois questions aux dirigeants entreprises ; si on ne veut pas les anticiper, « les gouvernements de repli » les traiteront inéluctablement. C’est d’abord celle des limites de taille des groupes sur le marché mondial d’abord où doit s’exercer désormais le suivi de la concurrence à travers un droit gravement en retard sur les réalités ; Amazone, Google et d’autres peuvent-ils peser autant vis-à-vis des Etats ? C’est ensuite celle de la contribution globale au territoire d’une entreprise qui ne peut pas limiter son dialogue local à une négociation fiscale à la baisse et qui doit y inclure l’apport en emploi, achats, formation, préservation de l’environnement ! Il manque un standard de négociation sur ce point. Il y a enfin la question de l’équité des conditions de production et d’échange qui devront imposer de façon planétaire un minimum de droit et de devoir associé à « la licence to operate and export ». Le temps n’est plus où la RSE pouvait s’en sortir par le régistre du déclaratif, comme c’est le cas avec le Global Compact ou les principes OCDE, lesquels échapperont difficilement à leur judiciarisation s’ils veulent rester crédibles. La norme ISO 26000 doit devenir un référentiel de management certifiable et la comptabilité des sociétés doit intégrer l’extra-financier dans des conditions normalisées, entre autres réformes de base pour « civiliser le business ».

Oui, l’entreprise contemporaine a un rôle politique à jouer à partir du moment où elle pèse dans la politique. Oui, la communauté économique dispose de moyens de faire évoluer les règles internationales, au sein d’organisations comme l’OCDE, le B20 ; les fédérations comme les banques, ne peuvent plus rester des machines à empêcher un encadrement des marchés sous couvert de neutralité libérale, pas plus que la somme des « public affairs » qu’elles déploient. N’est-ce pas l’embargo contre l’apartheid, assumé par de grands groupes, qui a fait basculer l’Afrique du Sud ? Combien de temps pourra-t’on dire : « les dividendes du progrès ne sont que monétaires et Dieu reconnaîtra les siens » ! L’économie aurait beaucoup à perdre à ne pas être solidaire de la démocratie en question. Le dumping des activités érigé en seule loi internationale est une menace trop déstabilisante pour nos entreprises internationales pour qu’elles ne s’investissent pas pleinement dans la durabilité de la planète, qui détermine aussi la leur. D’autant qu’elles constituent la méthode humaine intelligente pour l’atteindre.

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