Blog de Patrick d'Humières

Le temps (dérangeant) de la société civile.

21 novembre 2016
Installation de panneaux solaires

Il est coutume de dire que les réseaux sociaux ont permis à la société civile de reprendre le pouvoir sur les élites dans nos sociétés démocratiques. Les vagues récentes le confirment et cela vaut évidemment pour le business qui ne peut plus concevoir d’offres et de messages qui ne s’appuieraient pas sur une adhésion pro-active de catégories prescriptrices et innovantes. L’appel récent dans le Monde signé d’Antoine Frérot (Veolia) , Emmanuel Faber (Danone), Jean Marc Janaillac (Air Fance), Michel Landel (Sodexo), mais aussi d’autres personnalités qui plaident « pour une économie de marché responsable », est une prise de position – certes encore minoritaire dans la communauté des affaires – qui dépasse le sujet de l’intégration des parties prenantes dans la définition juridique de l’objet social de l’entreprise : il s’agit de rappeler que les entreprises qui veulent durer doivent se donner « une mission » au service de toutes leurs parties prenantes et savoir travailler avec leurs clients, salariés mais aussi fournisseurs, acteurs sociétaux et communautés d’usage intéressées, allant bien-au-delà des simples comités ou invitations aimables…

Cette révolution mentale n’est pas encore enseignée dans les manuels de management dont la caractéristique est souvent d’avoir deux générations de retard (les enseignants actuels répétant souvent ce qu’ils ont eux-mêmes appris !) ; pour autant, il est frappant de voir l’audace d’initiatives d’entreprise qui ont monté des coalitions avec des acteurs qu’ils craignaient ou rejetaient autrefois et qui sont devenus leurs alliés dans les changements de modèle. Le foisonnement des programmes de collaboration public-privés issus de l’Accord de Paris et renouvelés à Marrakech, pour activer des stratégies de décarbonation, allant des pétroliers aux grands distributeurs, pour investir dans l’énergie verte et changer des process techniques ou ouvrir sur de nouveaux usages « soft », est une dynamique inattendue et puissante. Elle s’allie aux programmes des villes, des ONG et de communautés engagées pour faciliter des nouveaux comportements : chasse aux emballages polluants, suivi de la déforestation, crédits carbone fondés sur le développement, rejet du jetable et traçabilité écologique et sociale etc…On va atteindre un seuil de crédibilité de ces accords conçus autrefois pour « faire la paix », jugés idéologiquement non rentables jusqu’ici et envisagés maintenant comme les meilleurs voies pour ouvrir de nouveaux marchés et des relations durables.

Ce mouvement de collaboration est le sens du 17°objectif de développement durable posé par les Nations Unies comme une fin en soi et porteur d’un message politique: la durabilité naîtra plus de ces maillages de terrain que de réglementations autoritaires , mal applicables ou appliquées, dès lors qu’il s’agit de concilier activité et écologie, création et équité. Les dumpings qui minent les échanges sont le fruit de ces injonctions paradoxales non négociées entre acteurs économiques et sociétaux. Mais il existe un double obstacle à cette dynamique qui explique encore que les états-majors freinent ou qu’on n’y consacre pas assez de moyens. Le premier est culturel et reste fondé sur une dichotomie d’un autre âge : aux entreprises le business et la régulation aux « politiques ». Le deuxième est technique : il faut des acteurs expérimentés, ouverts, inventifs, pour partager des expériences, dépasser des lignes et prendre des risques, qu’on ne rencontre pas forcément (encore) dans toutes les directions de développement durable dont c’est le métier ou dans tous les cercles de gouvernance dont c’est pourtant l’intérêt.

Les programmes BOP ont été à l’origine de cette dynamique sociétale, appliquée expérimentalement à des pays émergents ; ils ont désormais leur traduction originale dans nos sociétés développées, écartelées et en souffrance tant qu’on ne saura pas mieux gérer la mobilité des personnes, les flexibilités des marchés et les adaptations technologiques. On ne pourra pas longtemps assumer la mutation du monde en variable d’ajustement micro-économique, avec ou sans carnet de chèque et au gré de l’efficacité relative des outils publics, sans la bloquer, voire la rendre de plus en plus inflammable et donc contre-productive. Alerte aux apprentis sorciers de la transformation « forcée du haut » qui ne sauront pas organiser les deals sociétaux indispensables pour passer de la fin de l’Etat-providence à la société de responsabilité, à l’écart des acteurs de base qui tissent les liens réels. On voit comment l’alimentation, voire l’agriculture se réinvente de l’extérieur, l’énergie se repense par le numérique et le local et l’urbanisme par les communautés et les usages doux etc…Les directions de RSE doivent renforcer leur rôle conseil dans cet accompagnement des mutations par en bas et aider les hiérarchies à ne pas regarder de trop loin les signaux faibles de la société, de plus en plus en forts sur le radar des marchés et des attentes collectives.

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