Blog de Patrick d'Humières

« Quand vous dirigez Total, vous faites de la géopolitique, pas de la politique »

12 décembre 2016
assemblee_nationale

Le président de Total, Patrick Pouyanné, a parfaitement résumé le nouveau dilemme du dirigeant d’une entreprise internationale qui pèse sur le destin de milliers de salariés, mais aussi sur celui de millions de clients et sur des centaines de pays dont il influence fortement la donne énergétique. On le prendra à la lettre car l’idée est fondamentale et nouvelle, et d’abord dans le secteur qu’il incarne ; toute l’histoire du secteur pétrolier depuis les premiers puits texans jusqu’à la guerre du Koweit, a été de peser sur les gouvernements d’une façon dont les historiens de l’or noir ont raconté l’influence et les manœuvres qu’on appellera bien de la politique. C’est même un des reproches fondamentaux fait aux « majors » d’avoir « tiré les ficelles » de la planète depuis deux siècles.

SI le message de M.Pouyanné est de dire qu’un PDG n’a plus ou pas à se mêler des arcanes des pouvoirs – condamné par l’OCDE depuis l’affaire ITT au Chili et à l’origine des principes directeurs de responsabilité ..- mais à (bien) se préoccuper des vrais problèmes du monde, ce qu’on appelle la géopolitique, il tourne la page du lobbying comme vision réductrice de l’entreprise en démocratie et y substitue celle de la contribution transparente à la solution des questions collectives ! Restons sur l’idée et ne faisons pas de procès en naïveté ou en suspicion, en se réjouissant que le cynisme -la réal économie pour être plus soft – ne soit plus l’idéologie dominante des milieux d’affaires : la (bonne) marche du monde est bien le sujet des entreprises : le Président peut se permettre de rappeler que la décélération pétrolière, et gazière, ne se feront pas en un jour, dès lors qu’il se situe dans la trajectoire des 2°C de l’Accord de Paris, que Total a présenté à sa dernière AG.

L’idée de la responsabilité géopolitique des entreprises n’est pas encore répandue mais espérons qu’elle fera son chemin car elle est un des 3 piliers de la mutation de la conduite des affaires « beyond » une RSE qui s’est limitée largement jusqu’ici à la pression par les normes, à la culpabilisation des pratiques anciennes et à une mondialisation sans gouvernance du pouvoir économique et financier, dans l’organisation des marchés ou la gestion des émergents. Les deux autres piliers qui viendront remplacer ce cycle accusatoire et incantatoire des dix dernières années et nous faire passer dans un cycle géopolitique pro-actif, au service de la durabilité des modèles, sont l’éco-conception des process et des produits, où nous ne sommes qu’au début, d’une part, et le management en logique parties-prenantes, d’autre part, pour reconnaître que l’objet social de l’entreprise consiste à équilibrer les intérêts des clients, des salariés, des citoyens et des investisseurs. L’éco-conception durable et la logique parties prenantes, au côté de l’aptitude à participer à la co-régulation géopolitique de son secteur, de ses enjeux macro-économiques et des problèmes de société dont les entreprises sont solidaires, est le tryptique fondamental qui va résumer la nouvelle conduite des affaires « responsable » à l’horizon 2020.

On va constater ce tournant à l’occasion du vote de la directive européenne qui change le paradigme du bon reporting RSE ou extra-financier : il ne consiste plus à tout dire ou à se référer uniquement à l’édifice normatif, comme un devoir d’école; il consiste à traiter ses enjeux, allant des questions géopolitiques aux modes de production concrets, qui sont au croisement des défis de croissance de l’activité et des attentes de la société civile dans le monde. Il est bien que les dirigeants au plus haut niveau donnent désormais le signal de cette mutation. Le sens est clair : les entreprises sont une des solutions déterminantes, attendues et efficaces, au traitement de nos problématiques contemporaines, si on veut passer d’un développement inconscient à un développement durable. Bien entendu, si le pétrole est très challengé, en raison de ses impacts objectifs, à chaque situation ses défis sociétaux : la nature des secteurs, la taille des entreprises, leur rapport aux droits humains, à la pérennité écologique et sanitaire de la planète, aux implications (géo)politique des échanges internationaux, changent le niveau de réponse attendu de la part de chaque dirigeant, à son niveau.

Le président de Total, suivant à ce sujet ce que celui de Veolia, de Michelin, de L’Oréal, n’ont pas hésité à exprimer publiquement dans le même sens, ces derniers temps, en prenant des positions pro-durable fortes, change un discours patronal historique. On croyait que les pdg ne parlaient que pour eux, pour leur marché, pour leurs dividendes. Et s’ils parlaient maintenant au-delà, pour la pérennité de leur organisation et leur contribution à la création de valeur partagée qui est aussi la mission du business ? Reste peut-être encore une étape à franchir car aucune entreprise, allemande, chinoise, américaine et française bien entendu, n’est « hors sol » : Patrick Pouyanné dit qu’il vote Total ! Non, on imagine qu’il veut dire « France » !

Vous aimerez aussi