Blog de Patrick d'Humières

La boussole de la mondialisation est déréglée… aux entreprises de retrouver un cap !

9 janvier 2017
Ford Mexico

Le président américain nouvellement élu vient de concrétiser son message fort aux grandes entreprises habituées à délocaliser leur production depuis deux décennies et largement responsables de la perte d’emplois industriels et de la desespérance populaire qu’elle a induite. C’est un geste très symbolique qui re-visite la vision libérale d’une sacralisation de la liberté des échanges sur laquelle a reposé jusqu’ici notre conception de la division du travail, supposée laisser les emplois très qualifiés aux pays développés et tirer le pouvoir d’achat des classes moyennes des pays émergents. Le balancier était allé trop loin, trop vite, avec la Chine et les dragons d’Asie notamment, alors même que la part du coût de la main d’œuvre dans la valeur des biens importés y tenait une part relative décroissante et que ces pays se sont peu souciés de la réduction des inégalités chez eux.

Certes, la manière dont le signal est envoyé est expéditive, brutale et peu négociée. Pekin apprécie peu, l’OMC est aux abonnés absents ; et les grandes compagnies n’osent pas affronter l’opinion sur ce terrain, car il n’est pas sûr que les consommateurs soient prêts à venir contredire les citoyens concernés ! Alors même que le coût du carbone, mais aussi la pression des normes sociales étaient en train de faire évoluer le simplisme des avantages comparatifs sur lequel on a fondé lâchement la réduction des barrières tarifaires toutes ces dernières années, il est clair qu’on entre dans une nouvelle configuration géopolitique, à une remarque près : les pays émergents exigent de plus en plus que les grands équipements achetés, du nucléaire à l’aéronautique, soient réalisés sur place pour l’essentiel ; ceci ne fera qu’augmenter ; nous ne vendrons que les biens que que nous saurons produire sur leurs marchés de consommation !
Pour autant, sans aller vers une démondialisation synonyme de repli et de paupérisation, il est clair que les règles des échanges ne pouvaient plus en rester là et que les Accords de Marrakech succédant aux fameux GATT, marquaient la fin d’un cycle conquérant dont nous avons très bien profité, à l’exception du monde agricole devenu la variable d’ajustement au profit des services. Les américains avaient été les plus hypocrites dans cette période en multipliant les accords bilatéraux, suivis par une europe à la fois très ouverte et ne croyant pas beaucoup aux clauses sociales et environnementales dont elle se faisait le chantre. En refusant à la Chine le statut d’économie de marché auquel cette dernière a tenté de nous faire croire, on repart sur la base du nouveau concept posé dans tous les cadres internationaux, dont les ODD, celui de la croissance inclusive, façon élégante de dire qu’un pays doit penser son développement pour sa population d’abord. Ce dont on n’aurait jamais dû douter, si ce ce n’est que dans le même temps on a laissé les grandes entreprises croître à l’infini, sans beaucoup leur poser de questions…

L’heure de vérité est arrivée avec Trump, le Brexit et la montée en gamme des économies du sud. Ce sera un des premiers dossiers des nouveaux gouvernants attendus dans les deux ans qui viennent un peu partout et qui devront renouer avec la négociation internationale et une vision planétaire de la croissance qu’il va falloir « penser autrement ». Mais comme le démontre l’exemple américain, c’est la relation entre les Etats et les entreprises qui est en cause, autour de deux questions centrales : est-ce que les gouvernants veulent continuer de lâcher la bride de leurs entreprises ou veulent-ils la reprendre, sur le plan des investissements, de la fiscalité, de la maîtrise de la R&D ? Et est-ce que cette relation va se construire sur des dispositifs normés localement, en attendant qu’émerge un jour peut-être un droit international du commerce plus équitable ? Ou est-ce qu’on va jouer enfin la relation contractuelle, le cas par cas, « le trade off » : tu me donnes de l’emploi, de la formation, des achats locaux et je t’accorde telle fiscalité, telle facilité d’implantation, tel soutien politique !

On ne reconstruira pas un nouvel ordre commercial international sans les grandes entreprises qui font désormais la moitié du commerce mondial et l’essentiel de l’innovation et de l’investissement de progrès. Mais elles devront cesser de penser le monde en termes de « far west » à exploiter au sens d’un prédateur (« take the money and run ») et réintroduire dans leur stratégie la question centrale des « commons », ces fameux biens communs qui ont été à l’origine de la révolution démocratique anglaise au 18° et qu’on appelle de nos jours « les externalités. Elles devront elles-mêmes se reposer des questions sur leur nationalité, c’est-à-dire leur responsabilité à l’égard de leur pays d’origine, leur réelle contribution au territoire, au-delà de leur implantation mondiale plus que jamais nécessaire. Elles devront proposer des accords contractuels à moyen long terme (dits de local content) pour négocier de justes relations d’intérêt partagé. Première conséquence politique : les dirigeants devront cesser de tenir le discours hypocrite et jugé insupportable aujourd’hui d’une internationalisation qui les autorise à tout faire sans vouloir rendre de vrais comptes ; et d’autre part, il leur faudra penser leur mission dans une vision planétaire dont elles sont solidaires des réussites et des échecs. Le monde de l’entreprise ne doit pas attendre qu’on lui dicte un nouveau cadre commercial pour se mobiliser autour des risques et des opportunités de ce siècle ; à lui de faire un peu de géopolitique et de réaliser « qu’il n’est pas d’entreprise qui gagne dans un monde qui perd » , concept de base de la durabilité des modèles, la grande affaire de notre génération.

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