Blog de Patrick d'Humières

Le cynisme ambiant ne doit pas gagner la communauté économique !

16 janvier 2017
World Economic Forum

La montée des incertitudes et des tensions politiques est le point commun des réflexions du DAVOS 2017. La cartographie des risques planétaires que le Forum mondial publie chaque année à cette époque, révèle une domination des facteurs géopolitiques sur les facteurs purement économiques ; les technologies qui nous fascinent appelle une gouvernance de leur bon usage qui n’est pas là ; l’environnement physique révèle des raretés d’eau, de sols, de matières qu’on ne sait pas affronter. Après avoir engagé à fond la digitalisation du monde, être revenue à une meilleure rationalité financière et avoir considéré le réchauffement climatique comme un vrai sujet, la communauté économique se demande maintenant si elle ne doit emboiter le pas du «moi d’abord » que les grandes puissances professent désormais. Il est clair que le refus américain de régenter le monde, au-delà de ses intérêts directs, le choix russe de recomposer un glacis impérial, à côté d’une chine qui veut assurer son autonomie vitale dans tous les domaines et une europe en pleine introspection sinon décomposition, créent un paysage planétaire que les grandes entreprises ne savent plus par quel bout prendre.

Le premier problème est que cette situation résulte de choix démocratiques et de leaderships déraisonnables dont les contre-pouvoirs sont faibles. Le second est qu’elle résulte de la complexification du monde que nous suscitons par une fuite en avant technologique et une « matérialisation » de la pensée auxquelles les esprits réagissent par la passion et non par la sagesse. Dans ce cycle de pagaille croissante, les classes moyennes sont les seules à stabiliser le jeu, en pariant sur l’éducation, l’épargne, le travail et le dialogue de proximité qui font tourner la vie quotidienne, de Mumbai à Dakar, de Paris à Rio, non sans s’inquiéter des dérèglements qui inondent leurs écrans. D’où les associations, les ong et cette société civile courageuse qui s’en prend aux prédateurs, en en payant un prix élevé bien souvent, sans se faire trop d’illusions non plus.
Critiquer voir mépriser l’inspiration « droitdel’hommiste », ironiser sur les préoccupations écologiques, n’accorder d’importance qu’aux identités, renvoyer les responsabilités sur les engagements altruistes ou libertaires des intellectuels et ramener toutes les espérances à la logique de sécurité, peut calmer les peurs ; cela ne permettra pas de revenir sereinement dans ce monde où la rencontre inespérée de la croissance et de la démocratie pendant quelques décennies avait construit un modèle qui pour avoir été loin d’être parfait et non criticable, fut quand même un temps positif qui a permis d’oublier la guerre mondiale qui l’avait précédé…

D’où viendra la reconstruction des idées justes et des initiatives fédératrices qu’on attend pour surmonter ces déchirements qu’on voit venir – la barbarie syrienne d’aujourd’hui rappelle forcément la folie de la guerre civile espagnole et nos lâchetés spectatrices dans les deux cas – ? La réponse est dans la capacité des femmes et des hommes de responsabilité, de tous horizons, à reposer les sujets en termes de forces centrifuges et non plus centripètes, pour mobiliser ces coalitions qui se multiplient sur tous les sujets et les orienter dans des stratégies collaboratrices, en ne se contentant plus de diagnostics accusateurs. C’est une question fondamentale pour la communauté économique si elle veut faire comprendre ses propositions dans la période des échéances électorales qui est la nôtre et au plan mondial où elle ne pèse pas en tant que tel, aux Nations Unies, au G20 ou au G7, si ce n’est par quelques milliardaires bien placés !

On peut estimer que « la durabilité » de la planète est un concept théorique, comme le modèle du développement durable qui l’inspire – combinaison équilibrée, dans le temps et l’espace, de l’intérêt social, environnemental et sociétal des générations actuelles et futures – une rêverie fumeuse et inatteignable, qu’on ferait mieux de laisser les marchés s’emballer et les Etats corriger a posteriori ! Accepter cela c’est appeler les nuages qui s’amoncèlent à se déverser à nouveau sur les populations et abdiquer tout ce qui a fait l’intelligence de l’humanité : anticiper par le compromis et le contrat une occurrence de dangers pour se consacrer aux progrès partagés de la science, de la culture, de la Politique C’est comme cela que la décarbonation progressive, la gestion de l’eau solidaire, la maîtrise intelligente des déchets et des matières rares, le dialogue local respectueux et la gouvernance ouverte et de long terme feront évoluer les comportements en société.

Le « combat idéologique » de la communauté économique -si cette expression qui se banalise n’était pas inappropriée – ne serait-il pas, surtout de ne pas se lancer dans une compétition avec le cynisme ambiant ou de dicter aux décideurs politiques les clés d’une « société de marché », mais bien de produire un fonctionnement exemplaire de sa sphère propre : chasser les facteurs de « non durabilité » des modes de production et de l’offre de consommation, inspirer un management responsable ouvert aux attentes de toutes les parties prenantes de l’entreprise et s’attacher à gouverner en intégrant les questions systémiques et les conséquences sociétales de son projet. Bref, en considérant l’entreprise, notamment la grande et les internationales, comme un sujet géopolitique actif qui peut contribuer plus ou moins à la déstabilisation ou à la reconstruction de l’espace humain où elle intervient. Le fondateur de Davos, plutôt bonne vigie du climat des affaires ne dit pas autre chose cette année : « les dirigeants de tous les secteurs d’activité de la société doivent coopérer pour créer des formes de gouvernance promptes à s’adapter au changement de paradigme, pour un futur inclusif, prospère et centré sur l’humain ».

Cette vision n’était pas enseignée aux dirigeants jusqu’ici et on remettait cette analyse au tempérament des meilleurs : HEC commence à parler d’autres modèles, à Polytechnique on cherche encore la rentabilité comparée des énergies nouvelles et anciennes, Sciences Po vient de mettre l’enjeu de responsabilité dans les contenus de l’école de management…SOS jeunes leaders qui ne parlent pas seulement de leurs disruptions et de leurs fortunes mais aussi de leur responsabilité systémique et de la marche du monde qui est aussi leur affaire !

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Photo by Jolanda Flubacher

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