Blog de Patrick d'Humières

La gouvernance prend la main sur la durabilité des entreprises. Les administrateurs français s’engagent les premiers.

23 janvier 2017
RSE-de-IFA

Ce n’est pas une coïncidence ! Au moment où le Forum de Davos 2017 appelle le business mondial à « créer  de nouvelles gouvernances promptes à prendre en main le changement de paradigme », qui n’est pas seulement technologique mais culturel et géopolitique, c’est en France que l’initiative la plus forte se met en place. Avant même que le groupe de travail Gouvernance du Global Compact  -Lead Board Program – n’ait livré ses conclusions ! L’iFA, réunissant la communauté active des administrateurs d’entreprise, qui œuvre pour la bonne gouvernance des conseils d’administration, s’engage par la voie de sa présidente, Agnès Touraine, de la présidente du groupe de travail RSE, Anne Marie Idrac et de plusieurs administrateurs de grands groupes français, en faveur d’une « durabilité stratégique » de nos entreprises, impulsée et suivie au plus haut niveau*.

Cette prise de position est significative pour trois raisons qu’il faut bien analyser.  La première est la réactivité positive actuelle de nos entreprises à tous les défis  imposés ; elles se libèrent d’une culture étatico-sociale qui les paralysait jusqu’ici ; effet ou non d’un retrait de la sphère publique et d’une incapacité des partenaires sociaux à se saisir du sujet, les dirigeants ont décidé de s’engager  par eux-mêmes dans les nouveaux modèles énergétiques, la digitalisation et l’internationalisation – en Afrique enfin et plus seulement en Chine- pour se donner des perspectives nouvelles à long terme. L’audace d’un Essilor comme d’un Bouygues, Michelin  ou L’Oréal pour remettre leur portefeuille d’offre et leur chaîne de valeur en logique durable, traduit cette conviction que se joue là la compétitivité de nos activités et que la question des charges n’est pas le seul sujet…La deuxième motivation est le rejet du formalisme de ces dernières  années qui a enfermé la RSE dans la réponse aux questionnaires et qui a transformé à l’excès la démarche en examen de conformité. Si tout le monde a bien compris la nécessité de mesurer les progrès extra-financiers et apprend à le faire de façon de plus en plus intégrée, en rester là devenait une déviation bureaucratique du sujet, sans aider les dirigeants à répondre à la première question d’un actionnaire ou d’un client : est-ce que mon entreprise est plus durable que l’année dernière et que son concurrent, alors même qu’elle doit faire de la croissance ? La troisième impulsion résulte d’un eco-système français  qui joue plus collectif, entre organisations patronales, professionnelles, académiques et même avec les ONG collaboratives, pour produire des lignes directrices dont on attend de l’efficacité et de la simplicité, pour ne plus prendre de leçons des initiatives anglo-saxonnes qui ont tiré le sujet jusqu’ici et à leur façon essentiellement, dérégulée et ne s’intéressant jamais au partage de la valeur !

Ce contexte volontariste français est aussi l’expression du formidable travail de formation qui se fait au sein des instances de gouvernance dont on n’a cessé de critiquer jusque dans les années 2000 – à juste titre souvent – la consanguinité, le conservatisme, l’opacité et l’esprit rentier qui caractérisait un certain capitalisme hexagonal biberonné à l’étatisme quand il n’était pas individualiste à souhait. Antoine Riboud dont le patronat a rejeté « le double modèle économique et social » en 1972, doit sourire en observant ce retournement culturel dont Danone est devenu un modèle de la responsabilité d’entreprise mondialement reconnu.  Cette reprise en main par des conseils, d’entreprises qui ont perçu l’importance de la durée des choix et de la continuité des équipes, afin de s’inscrire dans la mutation du monde et plus seulement dans les effets d’aubaine concoctés à Bercy, relègue le management à son vrai rôle d’exécution, ce qui était particulièrement le cas dans les politiques RSE débutantes ; les premières directions dédiées ont fait le job courageusement, mais sans impulsion politique et stratégique à l’époque, abandonnées par des directions  qui ne croyaient pas, même  à l’époque du  Grenelle, que la planète n’allait plus supporter la prédation écologique, les inégalités excessives et les montages condamnables…Que l’accord de Paris, le signal climatique et les nouveaux cadres de l’OCDE  aient joué un rôle chez nous plus qu’ailleurs est indéniable et bravo à l’équipe de France qui doit en récupérer les fruits à terme, surtout maintenant qu’elle s’est émancipée du « tout nucléaire » et de l’autorisation syndicale !

Cette avancée, portée désormais autour des idées justes de durabilité économique et plus seulement de responsabilité juridique, d’innovation des offres et plus seulement de respect des standards, de trajectoires audacieuses et plus du tout de bonnes pratiques ou de bonnes œuvres, conduit à se demander comment on peut exploiter un avantage français si on veut le jouer à fond ? Une raison s’impose : il faut faire le contraire de ce qu’on a fait jusqu’ici en snobant les initiatives internationales et en passant par le carcan legislatif national, pour construire un cadre d’économie de marché responsable (expression portée par Antoine Frérot, Emmanuel faber, Michel Landel…) ! En s’appuyant sur les résultats incontestables de nos firmes, grandes et moyennes, il faut aller dans les cercles qui comptent et au sein des coalitions mondiales  qui s’imposent – du Global Compact  à IIRC sur le rapport intégré, de l’OACI à RSPO ou Good Consumers, etc… – pour faire progresser une mondialisation qui ne doit plus faire des sujets sociaux et environnementaux – et fiscaux, et de transparence etc  – les bases d’un avantage compétitif destructeur de nos sociétés civiles. Si les émergents veulent que leurs exportations ne baissent pas et si nous voulons que l’investissement se poursuive dans un monde ouvert, il faut forcer les portes de l’OMC pour changer la règle qui veut que les critères RSE ne puissent pas être pris en compte dans les barrières d’échange. Si nous ne posons pas « un minimum responsable » dans les critères autorisés du commerce mondial , avec une Europe revue et corrigée, nous tomberons tous dans la fracture qui s’ouvre en ce moment sous la pression des « perdants de la mondialisation » D’autant qu’à ce jeu salutaire nous pouvons être les meilleurs !

Consulter le document : RSE & durabilité* du projet d’entreprise, mission stratégique du Conseil Nouvelles recommandations de l’IFA 

Vous aimerez aussi