Blog de Patrick d'Humières

Repenser la world company, disent-ils….

30 janvier 2017
The economist Retreat

La dernière une de The Economist est un grand moment d’introspection managériale. A diffuser sur tous les campus des business schools qui recyclent depuis trois générations le modèle proctérien éculé. L’entreprise multinationale a atteint sa limite, de rentabilité et d’acceptation, nous explique la bible libérale de la City ; elle doit se repenser à travers le modèle des « entreprises intégrées localement », plus performantes aujourd’hui.  S’agit-il de venir au secours du « national-économisme » qui monte ou d’une vision prémonitoire qui pointe un emballement qui a trouvé sa limite, dans « la taille sans contrôle et le pouvoir sans retour » ? L’hebdomadaire s’appuie sur des chiffres impressionnants et un bilan en creux des trente dernières années d’un d’âge d’or d’une globalisation, gonflée par le double effet d’une chine incroyablement efficace à tout sous-traiter et d’une pratique entrepreneuriale qui considère que les avantages de la déflation des coûts l’emporteront toujours sur celle des salaires et des taxes…au nom du consommateur globalisé.

Ce débat doit être pris très au sérieux au vu des données exposées par The Economist : 50% du commerce mondial dépend de quelques milliers d’entreprises qui accumulent 40% de la capitalisation mondiale ; leur taux de profit vient de perdre 25 % ces cinq dernières années et leur taux de retour sur investissement n’a jamais été aussi bas, soit moins de 10% pour près de la moitié de ces firmes dites globalisées dont l’avantage compétitif mesuré en Chine ou au Brésil ne cesse de diminuer. Conclusion de l’étude : elles sont trop grosses- ou « grasses » ; nées pour beaucoup à partir des années 90, ces « citoyennes de nulle part » ont aussi largement abusé de l’optimisation fiscale qui a masqué des productivités déclinantes, alors même que les revenus émanent de plus en plus des activités intellectuelles détenues « à la maison ».  Face à cette inversion progressive des modèles, le business s’est lancé dans un dumping fiscal qui est le degré zéro du développement, malheureusement encouragé aujourd’hui par des Etats devenus de moins en moins attractifs.

Plutôt que de parler comme The Economist d’une « retraite », tant on aura longtemps besoin d’une mise en réseau optimisée des compétences et des spécialités, il faudrait mieux lire ceci comme le signal d’alarme d’une fuite en avant par la consolidation qui doit poser sa vision. Le secteur pharmaceutique incarne mieux que tout autre cette spirale : faute de bonnes molécules dans le pipe, on achète les perspectives du voisin, en attendant qu’on découvre leur faiblesse insigne et on maintient le PER en multipliant les perspectives alléchantes avant de poursuivre le monopoly entre deux rachats d’action… cqfd !

En fait, on s’est préoccupé de « responsabiliser le discours capitaliste » ces dernières années, mais la vitesse d’adaptation n’est pas au rendez-vous. Il manque aujourd’hui trois engrenages fondamentaux pour remettre l’investissement international dans le sens d’un bien commun qui réclame son dû, inéluctablement : des politiques d’intégration locale dans les pays par opposition à des politiques de comptoir ; des vraies politique de l’emploi et de capital humain par rapport à une gestion des effectifs qui est le nom exact des RH aujourd’hui ; enfin, une prise de responsabilité des actionnaires qui ne peut plus se limiter à l’intégration ESG, encore marginale, mais qui doit se transformer en dialogue continu entre les exigences des uns et les possibilités des autres, autour de mandats de gestion explicites et suivis !

Comme toujours, on observe assez bien, voire de mieux en mieux, les trains qui prennent des mauvais aiguillages et le climat qui se complique – pression climatique, frontalière et sanitaire pour reprendre les 3 défis montants selon « l’état du monde » de la Banque Mondiale. On a aussi formalisé de magnifiques référentiels pour guider la décision – principes OCDE, principes du Global Compact, ODD …- Mais l’empreinte est faible sur le système parce qu’on se donne des échelles de vingt ans et plus pour changer les logiciels. C’est le temps d’une génération qui applique ce qu’elle a appris, qui répète ce qu’elle a appliqué et qui défend ce qu’elle a répété, tant ce que cela ne lui explose pas à la figure….1917, 1929…1973, 2007…Certains diront que c’est « la faute aux politiques » qui ne savent pas adapter les règles du jeu, d’autres que c’est la faute aux actionnaires qui se moquent des règles du jeu. La communauté économique serait bien avisée en tout cas à se préoccuper de ces règles, elle qui dispose d’armées de lobbystes mais de très peu de stratèges visionnaires et crédibles au cœur de la société civile. Ce n’est pas le moment de sonner la retraite mais la mobilisation.

Programme des Master Class 21 2017 de CentraleSupelec Exed, « pour les cadres qui veulent maîtriser le pilotage de la durabilité des entreprises » au contact des meilleurs experts et praticiens français.

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