Blog de Patrick d'Humières

Le BIG BANG RSE, Français…

6 février 2017
Dialogue Patron Salairé

La France est en pleine catharsis politique :

la présidentielle arrive comme une occasion de repenser tout, sous la pression de contraintes anciennes devenues intenables et d’initiatives nouvelles qui « disruptent » notre logiciel de gouvernance techno-socio-conservateur dépassé…Le corps social s’est emparé de la démarche entrepreneuriale alors qu’on voulait faire croire que les français n’aimaient pas l’entreprise : les valeurs porteuses d’un désir de « vivre ensemble » équitable, préoccupé de résoudre les problèmes du monde, ne font plus rire et l’emportent (ront ?) sur les replis apeurés, mais estimables, des perdants d’une ouverture économique qui ne fait pas le job de leur accompagnement. Dans ce contexte où le sens de la globalisation est revisité en profondeur, il émerge un moment improbable de ralliement croissant des dirigeants économiques et sociaux à une réponse en termes de responsabilité économique qui nous sort des controverses existantes jusqu’ici.

Qu’observe-t’on tout à coup :

L’AFEP se mobilise pour l’économie circulaire et les administrateurs (IFA) pour la durabilité ; les chapelles de dévotion au « capitalisme responsable » se multiplient ; Europlace porte le rapport intégré adoubé par l’AMF et les nouvelles réglementations, allant d’un prix du carbone à la vigilance raisonnable, ne font plus peur, mis à part les épineux dossiers de transparence fiscale et de rémunération qui sont renvoyés à Bruxelles. Et la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises) prend l’initiative audacieuse de réunir les partenaires sociaux sur le sujet RSE. Il y a là une accélération du mouvement intéressante et symbolique pour trois raisons. Elle répare d’abord une asymétrie qui était devenue très préoccupante entre la dimension environnementale de la RSE, bien prise en charge, et sa dimension sociale qu’on avait laissé en l’état, faute d’interlocuteurs attentifs et de matière consensuelle ; outre la sécurité et les maladies professionnelles, les enjeux de formation, l’employabilité, la GPEC, la parité, l’intégration des jeunes, l’équilibre de vie, le nouveau management etc, alimentent les discours mais peu de plans d’action ; les accords cadres internationaux, initiés il y a dix ans par Edf et Danone, stagnent.

Résultat, une vie au travail assez déceptive en France :

on n’est pas passé de la gestion des effectifs à de vraies politiques de l’emploi dans nos entreprises, alors même que c’est le dossier « durable » le plus explosif à moyen terme. Deuxième intérêt de la concertation paritaire engagée par la représentation pme : remettre les partenaires sociaux dans le jeu. Certes, les syndicats de salariés ont largement ironisé depuis son origine sur une RSE « affaire des patrons », autant par incompréhension du processus nouveau qu’il représente que par manque de grain à moudre, quand ce n’était pas pour obliger les employeurs à choisir entre elles et les ONG réformistes ! Erreur, car on observe partout que la pression des personnes au travail s’exerce en faveur d’une responsabilité à traiter dans l’entreprise et par l’entreprise, les enjeux concrets qui motivent les jeunes générations, les femmes notamment, qui ne veulent pas que tout soit rapport de forces ! Le troisième bon point est de ré-ouvrir la piste contractuelle hors laquelle la RSE reste une démarche bienveillante unilatérale mais qui ne construit pas les termes d’une collaboration parties prenantes autour du « bien commun ». Le manque de contractualisation est encore la grande faiblesse de la RSE à la française : elle va de l’avant par l’innovation plus que par le dialogue pragmatique, si on en juge par la difficulté à bâtir des analyses de matérialité et des programmes construits avec les partenaires sociaux ou « les amis critiques ».

Il faut espérer que cette ouverture de négociation débouchera sur des dynamiques de branche ou de territoire, comme il est envisagé, autour d’une vision contractuelle – je m’engage et vous me facilitez la vie – qui aide à débureaucratiser la responsabilité ; le défi collectif est de passer de la contrainte a priori aux évaluations a posteriori, comme il a été fait en matière d’achats responsables (cf. médiation inter-entreprises et label), où l’impulsion forte de l’Etat a suscité l’excellent « pacte pme » soutenu par les directions d’achat. Certes, au-delà des normes techniques ponctuelles qui fonctionnent bien, on ne dispose pas du label original qui agrègerait les critères RSE pour dire qu’une entreprise est « responsable », si tant est que ce concept mouvant et multifactoriel ait un sens à un moment donné, pouvant justifier une discrimination positive ! Le créer renvoi à faire de l’Etat ou d’un privé le juge de l’intention de l’entrepreneur ! On a besoin en réalité de résultats standardisés et certifiés, que les experts-comptables pourraient produire, si on se met d’accord sur des engagements de progrès mesurables correspondant aux objectifs territoriaux et publics. Nous pensons nous-même que la modulation de l’IS en fonction du « retour pour le territoire » est une idée de bon sens qui finira par se faire –elle existe en Inde. Est-il normal qu’une entreprise qui s’investit au-delà de la loi – qui plus est avec ses parties prenantes – ne soit pas un peu incitée et récompensée, par rapport à celle qui ne veut pas s’engager, si on veut faire avancer la pratique sociale, environnementale et sociétale ? Ce que les économistes justifient (cf. Jean Tirole).

On ne peut que souhaiter que l’ensemble des représentants des entreprises rejoigne ce mouvement et l’élargisse autour d’une dynamique française collective qui ferait du « modèle responsable » l’avancée du libre engagement des entreprises, au-delà des lois et des pressions du marché. Tout le monde convient que la financiarisation et la baisse des coûts ne peuvent plus être les moteurs de modèles économiques qu’on veut désormais compatibles avec la prise en compte des enjeux collectifs de la planète et des attentes sociales dans l’entreprise. La RSE conduit à la durabilité et la durabilité conduit à repenser l’évolution de la répartition de la valeur. Améliorer la transparence, c’est bien, mais améliorer le contrat social, c’est mieux. Il est heureux qu’on en parle enfin avec les parties prenantes dont les représentants des salariés en priorité. Que de changements !

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