Blog de Patrick d'Humières

Une entreprise ne peut plus être neutre !

20 février 2017
Mark Zuckerberg

Mark Zuckerberg s’est donné « une mission » : favoriser la communication planétaire.

Le fondateur de Facebook réaffirme sur son compte sa propre  responsabilité « pour amplifier les effets positifs et limiter les effets négatifs de la globalisation, lutter contre le retour à l’isolationnisme » ; son manifeste fera date par la qualité de l’analyse politique portée sur les problèmes affrontés par Facebook où il fait part de son souhait de les affronter. Qu’on ne s’y trompe pas : cette position va bien au-delà des sentiments critiques qui se développent chez les leaders de la Silicon Valley contre les initiatives du nouveau Président, concernant l’immigration et l’ouverture au monde. Mises en cause -à juste titre- pour leur facilité à profiter uniquement des bons côtés de la globalisation, fiscaux notamment, les entreprises sont conduites à se justifier et à devoir quitter une neutralité qui les arrangeait bien jusqu’ici. Une page se tourne au sein du business, sur tous les continents, qui a voulu croire que l’idéologie libérale d’un monde ouvert aux avantages comparatifs, fondés sur les coûts bas et les protections faibles dans les marchés émergents, bien que favorables à leur classe moyenne aspirant aux technologies nouvelles, n’appelait pas de questionnement, tout juste des déclarations en faveur d’une « corporate responsibility » de bon aloi.

Le débat ne fait que commencer.

Il prend une tournure intense en Hollande où Unilever, Shell, Philips, Friesland Campina, Ahold Delhaize, que des grands groupes locaux et mondiaux, n’hésitent pas à se prononcer contre « un négativisme croissant » ; les entreprises néerlandaises dénoncent courageusement « un populisme qui est le symptôme d’une absence de progrès et un danger pour le monde… » à l’occasion des élections. Cet engagement est à rapprocher des positions déjà prises par le patronat allemand sur les questions d’immigration et de respect des droits humains, devenus centraux chez nos amis d’Outre-Rhin. Pour trouver une réaction comparable en France, il faut remonter au Business  Climate Summit de 2015 qui a vu nos principales entreprises s’engager fortement en faveur d’une « trajectoire de 2°C » pour affronter le réchauffement climatique à noter que la BNP a mis en place un programme de soutien aux réfugiées remarquable. En général, les dirigeants français se gardent de s’engager sur le terrain purement politique comme l’a reconnu récemment Jean Dominique Senard, l’un des dirigeants les plus emblématiques de nos plus grandes entreprises, engagées dans la durabilité : « ce n’est pas le rôle de Michelin de prendre position sur tel ou tel programme ou sur tel ou tel parti. En revanche nous ne cessons de rappeler un certain nombre de principes vitaux comme le libre-échange. Expliquer notre engagement pour garantir l’emploi dans les pays matures, c’est une réponse à la montée des inquiétudes. ». Il exprime sincèrement une doctrine contenue au cadre de l’intérêt économique qui est celle de la communauté dirigeante, se refusant d’entrer plus loin dans les débats sociétaux durs et clivants, dans lesquels se sont hasardés seulement des figures combattantes, souvent avec efficacité et succès,  comme Michel Edouard leclerc, Claude Bebear ou Henri Lachman ! Quelques jeunes patrons, comme François-Henri Pinautl qui assume fortement le combat de la promotion des femmes ou Xavier Niel celui de l’encouragement à l’innovation, sont rares à osent monter sur ce terrain de l’engagement sociétal.

La dangerosité croissante du contexte mondial

Risques d’insécurité, inégalités, ressources rares, d’éthique, de gouvernance – rappelée à Davos cette année, permettra-t’elle aux marques et aux patrons de rester en lisière des enjeux de société et de s’en tenir à de « l’économiquement correct » ? De moins en moins. Pour deux raisons mécaniques ou politiques : l’opinion sait bien que les entreprises n’ont pas un rapport neutre au monde et qu’elles interviennent directement sur le climat social, la qualité des systèmes écologiques, les concepts culturels mais aussi sur la morale publique et « le vivre ensemble » . Elles sont parties prenantes de la qualité de vie en société et du maniement des valeurs, selon qu’elles sont plus ou moins exemplaires.  La deuxième raison est une question de cohérence : les entreprises ne peuvent à la fois accorder au marché une fonction de régulation et ne pas s’émouvoir quand il défaille ; elles ne peuvent à la fois peser sur l’Etat quand cela les sert et ne pas aider l’Etat à protéger la société civile quand c’est nécessaire. L’entreprise doit se sentir concernée par le bon fonctionnement de la vie sociale si elle veut disposer de bonnes relations avec toutes ses parties prenantes. L’économie contractuelle – mutualiste, paritaire et solidaire – est née il y a longtemps de ce constat ; elle représente aujourd’hui dans nos pays une part importante de l’activité e et tire sa puissance d’une certaine idée du bien commun qu’elle assume, dans la santé, la finance ou même la distribution et le logement.

Certes, les tenants de la neutralité vont camper longtemps sur leur isolement de convenance, comme ceux qui considèrent encore qu’une entreprise n’est pas dépositaire de l’intérêt national de son pays d’origine ou d’accueil. Cette culture de l’entreprise apatride, ne répondant qu’à sa logique d’optimisation quantitative de ses intérêts directs, est de plus en plus délégitimée par ses excès. En revanche, l’exigence de responsabilité promue par les organisations multi-acteurs -ong, organisations internationales, coalitions sectorielles – fait son chemin : « nombre de questions globales ne peuvent trouver une résolution que dans la coproduction entre acteurs publics et privés, comme la santé, l’éducation, le développement économique, la préservation des ressources naturelles et de l’environnement. La question centrale est donc celle de la mise en place de modes de coopération efficaces destinés à mettre des acteurs privés au service de l’intérêt général », résume parfaitement Frederic Monlouis-Felicité, délégué de l’Institut de l’Entreprise, dans une réflexion récemment parue sur « notre intérêt national » (éditions Odile Jacob). Quand Carrefour refuse les OGM et les pesticides, quand le Club Med s’engage contre le tourisme sexuel, quand Kering prend en charge le bien-être animal qui le concerne et quand Axa décarbonise ses actifs, ce sont des prises de positions fortes, sérieuses ; elles vont au-delà des lois et des normes et marquent un début d’engagement politique. Et font bouger les lignes politiques, dans le bon sens. Dans un monde qui se complique, se fracture et se fragilise, les entreprises ne pourront pas rester à l’abri du « no comment » ; elles ne résisteront pas aux interpellations du monde. Les marques suivies seront responsables et engagées.

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