Blog de Patrick d'Humières

Veaux, vaches et durabilité…

27 février 2017
Salon de l'agriculture

Quelques secteurs d’activité se sont emparés assez rapidement de la démarche de développement durable

Dans les années 2000, comme celui de la construction, de l’eau, des déchets, de la distribution. Ils y ont trouvé une occasion de revaloriser une activité critiquée. D’autres secteurs ont résisté fortement au concept, avant d’être conduit à devoir « faire avec », voire à le revendiquer fortement maintenant, comme la chimie aux prises avec la réglementation Reach, l’automobile amenée à passer du diesel à l’électricité, le ciment, le pneumatique et le transport qui y ont trouvé des occasions d’innovation et d’économies. Et puis, il y a les quelques secteurs écartelés par cette problématique, qui se scindent entre pour et contre, qui subissent la pression négativement, sans bien voir le bénéfice qu’ils peuvent en tirer, comme les activités extractives, le textile, la pharmacie  ou la finance. Ces activités ont en commun le fait qu’elles ne peuvent pas vraiment répercuter sur le client les surcoûts issus de changements d’offres ou de process lorsqu’ils sont plus « vertueux ».

C’est la cas du secteur agricole où l’on observe le plus grand paradoxe en matière de durabilité : les agriculteurs sont conscients de la montée inexorable des attentes de naturalité, de santé et de qualité qui les appellent à proposer des changements de production et dans le même temps ceux qui se lancent dans des formes « rustiques », non productivistes, se sentent enfermés dans des schémas marginaux qui ne nourrissent pas son monde ! Soyons précis : beaucoup d’évolutions, profondes et d’ampleur, sont venues transformer l’économie agricole depuis vingt ans et plus, en passant par l’agriculture raisonnée, les bonnes pratiques agro-écologiques, jusqu’à la permaculture et les circuits courts, sans parler de l’agriculture biologique et de la profusion des labels d’origine etc…. Alors pourquoi cette incompréhension, cette controverse, cette mise en cause dont pâtit le secteur agricole et ce vécu qui crée vite de la conflictualité dans et avec les fermes, dès qu’on parle environnement, bien- être animal, nutrition et marchés de matières premières etc… ?

Trois raisons au moins expliquent la difficulté à associer agriculture et développement durable

Et d’en faire une dynamique partagée car si un secteur devait être accompagné plus qu’un autre à réussir sa transition durable, c’est bien le secteur nourricier. Raison 1, le secteur agricole est légitimement interpellé car il pèse dans les émissions de gaz à effet de serre ; il porte des enjeux lourds pour l’humanité, en passant de la gestion des biens essentiels comme l’eau, les sols et la biodiversité, sans parler de son rôle dans la santé et sa réponse au premier besoin qui est la capacité à être autonome et souverain sur le plan alimentaire. Raison 2, le secteur a mal ressenti cette interpellation durable dès l’origine car elle mettait en cause son métier de base et son expertise historique au regard de la nature, sans qu’il y fut préparé ; la violence du monde écologique a heurté à juste titre et les passerelles d’échange n’ont pas bien fonctionné. Raison 3, les contradictions sociétales sont permanentes entre la demande de qualité et le refus de la considérer, comme les contradictions scientifiques et techniques sont permanentes entre la demande de protection et le refus de ses conséquences, quand on les connaît !  Mais peu importe les justifications : on ne peut accepter cette situation accusatoire et un contexte aussi discuté et plein de malentendus, alors qu’il n’y a pas un sujet, un secteur, une communauté professionnelle qui mérite autant notre engagement collectif positif pour favoriser, avec les professionnels, la transition durable de l’agriculture, en France notamment.

L’agriculture se caractérise par une captation de valeur de tous ses gains de productivité par les secteurs aval

Elle s’est trouvée empêchée de peser sur les conditions de vente ; on a prélevé sur les revenus des producteurs pour financer les investissements dans les nouvelles normes ; le secteur a perdu son pouvoir sur le crédit, l’assurance  et la recherche ; et on lui demande maintenant de rentrer dans les conditions du marché mondial alors qu’il n’y a pas plus de poker menteur que les échanges agricoles ; on exige une absence d’intrants, d’effluents, une énergie positive et alimentations sans OGM  mais on ne lui donne pas les connaissances et les conditions de base qu’on accorde à l’aéronautique ou à aux high-techs pour qu’elles concurrencent les meilleurs, sans parler des conditions commerciales où rien n’est clair. Mise à part la perfusion européenne, de moins en moins bien vécue et gérée, la politique publique agricole contemporaine reste un échec patent, humain, économique et social : on gaspille notre patrimoine d’hommes et de femmes qui se donnent sans compter dans des conditions rendues impossibles pour une mission dont on ne veut  retenir que la fonctionnalité. C’est la faute de la chaîne aval, des consommateurs et des régulateurs tout à la fois qui se déchargent lâchement sur l’amont pour répondre à des défis historiques.

Oui, l’agriculture durable n’est pas la seule affaire des exploitants : elle ne peut exister qu’en tant que résultat d’un pacte collectif qui partage les efforts, la valeur, les méthodes. Elle ne peut évoluer que si on rémunère le progrès environnemental et sociétal à la base. Danone, Carrefour, Mac Donald ont mis des décennies à rentrer dans une logique contractuelle où le prix rémunère la qualité ; pendant ce temps, on ne cesse d’opposer le Morvan et la Nouvelle Zélande, de mettre le lait en tête de gondoles et de culpabiliser l’éleveur à bon marché. La transition agricole durable devrait se penser aussi dans les villes et pas seulement dans les champs, avec les exploitants et non contre eux, dans l’équité et l’intelligence collective, pour réduire les gaspillages, encourager les technologies et apprendre à se nourrir dans le respect de ceux qui font la nourriture. Etre durable, c’est partager une vision, pas l’imposer. C’est vrai en agriculture plus qu’ailleurs. Consommateurs, citadins, soyez responsables de ce que vous demandez aux producteurs! La durabilité agricole est votre affaire !

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