Blog de Patrick d'Humières

Nos entreprises veulent-elles porter le drapeau européen ?

27 mars 2017
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Ou comment favoriser un cadre économique mondial mieux régulé si ce n’est à travers le modèle européen ? 

L’Europe, autrefois Communauté, aujourd’hui Union, est un sexagénaire plein de courbatures. Mais quelle résilience ! Son anniversaire est le rendez-vous stratégique le plus important qui soit, pour les citoyens que nous sommes, pour chacun de nos pays membres. Mais aussi pour nos entreprises qui auraient toutes les raisons d’en faire leur cadre de développement privilégié dans le monde qui vient. Au lieu de se morfondre sur les insuffisances et les occasions manquées du puzzle monétaro-réglementaire européen qui s’applique plus, malheureusement, à tuer toutes les tentations d’oligopoles, qu’à porter un rêve de champions mondiaux, on devrait promouvoir un modèle de responsabilité économique européen. Et la mondialisation changerait de cap. Mais au-delà d’un Beffa ou d’un Breguier qui ont une culture de manager européen, combien de dirigeants s’en soucient, se battent pour réformer le carcan et portent un projet de nouvel espace d’entrepreneuriat conquérant et innovateur à partir des 27 ?

C’est à se demander si nos entreprises ont encore une pensée visionnaire, en dehors de la fuite en avant technologique et de la chasse opportuniste aux marchés solvables ?

Se posent-elles la question de savoir comment dépenser moins d’énergie à se battre qu’à s’allier entre voisins, aux Etats-Unis, en Chine et en Afrique, pour porter une alternative différente contre AliBaba, Gazprom ou Amazone ? Le petit nombre de convergences entrepreneuriales dans le cadre du statut d’entreprise européenne et la collection d’échecs récents, franco-allemands ou franco-italiens ou neerlando-français, sont occultées par des acquisitions emblématiques dont il faut tirer trois enseignements fondamentaux : En premier, nous ne savons pas créer une identité de groupe européen qui ne soit pas l’addition d’un dominant et de dominés, selon qui achète qui ; dont acte, question de cultures, de langues ou de volontés, nous devons apprendre à surmonter nos différences originelles. En second lieu, nos histoires industrielles comparables et le niveau de maturité proche entre entreprises européennes, rendent souvent des alliances entre égaux plus complexes à réussir que lorsqu’il s’agit de se renforcer outre-atlantique ou en Asie. Là aussi, les réalités s’imposent. Troisième difficulté et non la moindre, le gendarme réglementaire bruxellois fait peur ; il n’encourage vraiment pas à « penser monde », sous couvert de la protection des consommateurs du marché unique. Au global, le concept de politique industrielle européenne est un mythe et « le dieu marché » comme le sacro-saint libre échange sont les vrais inspirateurs de notre économie, courant derrière le modèle ango-saxon qui fait la loi depuis l’après-guerre sur le continent.

Ce constat serait désespérant si nous n’avions pas au moins une dimension salutaire à notre portée. SI on ne peut pas forcer les acteurs européens à s’aimer et se marier entre eux pour fonder des groupes mondiaux compétitifs – ce qu’ils sont quand même souvent, du fait de leur qualité intrinsèque -ne peut-on accélérer le cadre institutionnel qui fera du plus petit dénominateur commun à nos entreprises européennes, le creuset d’un modèle d’économie de marché influent et efficace dans le monde ? Ce ppcd européen existe autour de trois piliers managériaux qui caractérisent notre prétention à favoriser « une économie sociale de marché responsable », en lieu et place d’une économie dérégulée, opaque et sans contrôle qui prospère avec la mondialisation. Premier pilier : l’attachement à un cadre de règles de protection sociale, de respect environnemental et d’intégration sociétale qui sont de mieux en mieux formalisées, pratiquées et suivies chez nous. Deuxième pilier, la nécessité de donner aux marchés une transparence à la hauteur de leurs besoins de connaissance, de comparaison et de fiabilité concernant les entreprises, ce qui reste le socle de la confiance. Troisième pilier, œuvrer pour des rapports constructifs avec les autorités et la société civile pour favoriser la qualité du jeu économique, sans nuire aux intérêts nationaux ou patrimoniaux et en garantissant une répartition des rôles entre le public et le privé, saine et démocratique.

Ce modèle européen ne va pas de soi ; il est même minoritaire dans le monde.

Nos entreprises sont loin aussi d’être toujours exemplaires dans sa promotion. Et quant aux pouvoirs publics, nationaux et communautaires, ils vont et viennent autour de ces convictions d’une façon qui les affaiblit au lieu de les valoriser. Il n’empêche que nous avons un défi de modèle qui ne se résoudra pas en se renfermant sur le modèle strictement allemand, nordique ou latin, contre les modèles « cow-boy » ou « cyniques » de la Californie à la Sibérie ! Le modèle dit rhénan est le mieux partager dans l’Union ; il peut porter une position européenne mondiale ; il repose sur une gouvernance respectueuse de toutes les parties prenantes, dont la collectivité et les salariés, protégeant les investisseurs comme les consommateurs ; il vise une projection de long terme, centrée sur la satisfaction des besoins des populations, dont l’implantation dans un pays n’est pas une recherche d’aubaine mais une intégration réelle, le plus souvent contractuelle. Derrière la promotion de la RSE dont les européens sont aujourd’hui les acteurs les plus sérieux, il y a cette recherche d’un modèle économique en phase avec l’exigence de durabilité de la planète, soucieux d’une éthique de responsabilité, dans le champ social et sociétal.

60 ans après la mise en place d’un projet politique dont la logique de marché ouvert semble être devenu la finalité unique, on peut s’appuyer sur des réussites de pionniers reconnus, des engagements publics qui font référence, dans le climat, la protection des salariés, et des capacités d’action au sein des instances internationales, pour faire d’une autre mondialisation, responsable et durable, notre nouvel horizon commun. A nos entreprises de s’emparer de cet objectif qui est leur meilleure chance pour compter face aux autres empires, surtout lorsque ceux-ci veulent ériger des murs. En renforçant ce cadre en europe, au -delà de la réussite incontestable de la directive sur le reporting extra-financier, par la promotion d’un droit international des groupes et l’accompagnement de filières à risque, par la transparence, le suivi et le respect de la chaîne de fournisseurs etc… Reste à prendre notre drapeau européen et à travailler ensemble de Séville à Riga, de Palerme à Stockholm, pour se doter d’une trajectoire interne et diplomatique d’application du « modèle d’économie sociale de marché responsable » qui ferait reconnaître la supériorité de notre offre dans le monde. La durabilité est une idée neuve en europe ; c’est aussi son atout principal pour changer la mondialisation.

 

 

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