Blog de Patrick d'Humières

Relancer le pacte agricole, durablement

18 avril 2017
Christiane Lambert

L’arrivée à la tête du premier syndicat agricole français de Christiane Lambert est une chance à ne pas rater pour relancer durablement le pacte agricole français. Il y à cela trois grandes raisons.

La première est évidemment la crédibilité personnelle de la nouvelle présidente dont l’engagement ancien au sein de FARE (forum pour l’agriculture responsable) a été déterminant pour faire mieux partager les défis environnementaux dans les filières de production.
La seconde est son engagement de toujours dans les démarches de dialogue pour que les efforts de négociation l’emportent d’abord sur les réactions syndicales radicales qui désarçonnent les milieux économiques.
La troisième raison est sa vision stratégique d’une agriculture viable au cœur de la chaîne de valeur nationale dont la transformation et la distribution dépendent désormais, si elles veulent répondre aux défis nutritionnels de la population française.

Mais ces bonnes bases ne pourront entraîner les changements attendus que si plusieurs conditions de succès sont réunies, afin de sortir du laminoir qui confisque depuis vingt ans la valeur ajoutée de l’amont agricole, au point d’avoir ruiné ses capacités d’investissement et de mettre en danger gravement le renouvellement des exploitants, frappés pour beaucoup d’une désespérance injuste. Le premier défi de Christiane Lambert est d’œuvrer à la remontée significative des prix de vente agricoles, au-dessus des coûts de production, ce qui passe inévitablement par l’accroissement du budget alimentaire des ménages et la maîtrise des marges aval. L’Observatoire des Prix agricoles a commencé son travail mais la transparence des acteurs n’est pas au rendez-vous et la sincérité quant aux « justes marges » des uns et des autres n’existe pas, l’Etat n’ayant pas pris l’enjeu à bras le corps. On ne pourra pas éviter de revoir les règles de la concurrence qui desservent totalement les producteurs, eu égard à l’asymétrie des relations et à la concentration des autres acteurs. Ce « premier travail d’Hercule » pourrait ressembler aux sommets de Grenelle qui ont accouché d’une reconfiguration des rapports internes à la société française, suite à des blocages majeurs. Le calendrier devrait aider à mettre la question en haut de la pile des réformes post-présidentielles.

Le deuxième chantier découle de la marge de manœuvre à redonner largement aux producteurs pour qu’ils s’engagent rapidement dans « l’exploitation du futur » avec une mobilisation conjuguée des territoires, des financeurs, des chercheurs ; la ferme de demain sera énergétiquement positive, engagée dans une économie circulaire, gérée en temps réel et intégrée dans des circuits économiques locaux directs et puissants etc… Ce n’est pas tant une question de taille que de maitrise des opportunités à la fois technologiques et sociétales, pour produire la diversité des protéines et la qualité des produits attendus par la société française, avec ses exigences nouvelles à respecter. On sait tout ce qu’on peut et doit faire pour améliorer les méthodes et l’agriculture est parfaitement capable d’y répondre, si on la considère en partenaire et non en soutier du progrès. Troisième chantier, le plus politique et même géopolitique, celui de la PAC qui attend sur la table de chevet d’une europe agonisante. La sortie du Royaume-Uni et la demande de protection interne sont des atouts pour remettre à égalité de chances les producteurs européens, en distinguant mieux probablement les exportateurs et les filières locales, en revoyant les accords d’échange pour ne rien céder sur les conditions sanitaires et en concentrant les aides sur l’accompagnement qualitatif et territorial. La prise en charge environnementale a son coût à payer et doit être bien internalisé.

Jamais l’alignement des planètes n’a peut-être été aussi favorable à un tel deal global, pour inverser une spirale destructive inacceptable qui met en danger la société dans son entier. La durabilité du monde agricole n’est pas dissociable de la durabilité de notre pays, dans ses composantes économiques, sociales, territoriales et humaines. Mais encore faut-il la poser dans les bons termes : demander à l’acteur agricole de tout revoir en l’appauvrissant et en le bureaucratisant est une aberration qu’aucune autre catégorie n’accepte à ce point ; la durabilité agricole – ce qui vaut aussi pour les Pme et les services de santé etc… – ne peut résulter que d’un contrat national de long terme qui rémunère l’engagement de modernisation continu à faire par l’agriculteur et la prise en charge du territoire que lui seul peut faire, dans une vision partagée, évaluée en commun, faite d’échanges de services et de connaissance des coûts, de respect et d’interdépendance bien compris. Le sujet n’est pas moins que de rompre avec le demi-siècle passé où l’appareil de distribution a pu reconfigurer l’urbanisme commercial français à sa main, au nom du pouvoir d’achat, entraînant inévitablement des abus de position de plus en plus flagrants ; il s’agit de se diriger vers un équilibre dynamique qui remet la production agricole dans une capacité d’investir et de se valoriser acceptée, protégée même, pour que le consommateur exerce son choix en prenant aussi lui-même ses responsabilités. L’alimentation saine, respectueuse de toutes les exigences durables, passe par des circuits qui en assument les coûts, des acteurs auxquels on en donne les moyens et qui jouent le jeu du pacte d’intérêt national en question. La France a trois à cinq ans pour le réussir, guère plus !

Vous aimerez aussi