Blog de Patrick d'Humières

Le temps de l’Europe est revenu

6 juin 2017
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Il y a eu la chute du mur, suivi de deux décennies d’euphorie libérale dont le monde économique a bien profité jusqu’à aujourd’hui. Et avec au milieu une crise financière qui a marqué le début d’une volonté de reconquête de leur pouvoir perdu par les Etats. Deux événements bornent cette fin de cycle que nous vivons désormais ; le moins remarqué mais pas le moins efficace est la mise en place des accords BEPS qui a vu le G20 adopter le programme OCDE de lutte contre les paradis fiscaux. Il fait son œuvre – lentement – de réduction des marges de manœuvre des « zones grises ». Et puis il y a eu la COP 21 qui a marqué la naissance d’une communauté internationale de protection de l’environnement qui entraîne les pays, les villes, les coalitions citoyennes et les entreprises à se mettre dans la trajectoire des moins de 2°C à 2030. Deux éclaircies dans un ciel sombre.

De fait, le poids croissant des enjeux collectifs annonce des temps graves : réchauffement climatique inéluctable, terrorisme endémique, cyber-attaques non identifiées, communication hors contrôle, inégalités structurelles, ressources naturelles raréfiées, démocratie en crise, … et une impuissance de la gouvernance mondiale à émerger pour y faire face. Ce qui existait de coopération collective se détricote sous l’effet d’une incroyable incapacité des Etats-Unis à penser le monde et à fédérer des initiatives multilatérales, n’ayant accumulé que les échecs depuis la fin de la seconde guerre. Les autres puissances sont aux prises avec des défis internes plus obsédants pour eux que ceux des marches de leurs empires. Quant à l’Europe, elle a cru que la paix retrouvée lui suffisait et que la gestion du marché unique était une fin en soi. Le monde des entreprises a largement profité de cette débandade stratégique, se posant peu de questions et pas les plus difficiles. Il n’y a plus de pilote qui anticipe et organise le jeu planétaire.

Quelles leçons tirer d’une telle situation si on pense que « la religion du chiffre d’affaires » qui transfère à l’économie de marché la dynamique politique du moment, pose autant de questions qu’elle en résout ?

Côté Nations Unies, la réforme est bloquée ; on ne leur accorde qu’un pouvoir de recommandation et de pansement des crises. Le Global Compact supposé associer les entreprises aux principes du développement durable est incontestablement un succès de relations publiques pour la RSE mais on attend toujours qu’il renforce l’engagement effectif des entreprises au-delà de sa vocation déclarative. On ne peut guère plus attendre des organisations régionales (Asea, Cdao, Mercosur…) et des institutions multilatérales qui exercent leur faible mandat avec difficulté, sans vision collective réelle Restent 3 hypothèses d’impulsion au service d’une gouvernance durable des enjeux mondiaux, chacune ayant aujourd’hui leur force et leur faiblesse. L’OCDE en tant que communauté des pays développés possède l’expertise et s’est donnée des vrais combats comme la lutte contre la corruption, la transparence fiscale, la conduite responsable des affaires et plus que jamais la performance des politiques publiques au service du développement ; mais son périmètre est limité, son temps d’action est long et son poids sur les grands absents très faible. C’est pourtant son Secrétaire Général qui vient de publier le brûlot le plus violent contre une mondialisation qui ne gère pas ses perdants et qui laisse perdurer des déséquilibres graves à fort risques conflictuels. Son appel mérite d’être lu : Réparer la Mondialisation : agir maintenant pour qu’elle profite à tous.

Deuxième espérance, une Europe qui associerait ses aides et des choix diplomatiques exigeants pour faire valoir des options de coopération dans le champ social, environnemental, de respect des droits humains et des pratiques de bonne gouvernance, qui donnerait un cap à la marche des choses, ce qu’a réclamé il y a peu dans une tribune le président de la commission Europe du Medef, Bernard Spitz.

Troisième espérance, enfin, « le camp des entreprises » ; rien ne l’empêche de reprendre en main l’organisation de ses filières sectorielles, d’utiliser sa fonction consultative et surtout d’amplifier ses engagements pour dire non clairement à la corruption, pour décarboner l’économie, pour que la transparence et le bonne gouvernance ne restent pas formelles, que la relation aux fournisseurs intègre les principes RSE et que la durabilité des modèles se substitue à un capitalisme financier aveugle etc… La réaction d’entrepreneurs américains de relever le défi environnemental en dépit de la décision de leur Président, est un signe encourageant. Comme l’accord apporté par Google à la lutte contre le terrorisme. Les CEO prennent acte que la fausse neutralité politique d’antan est une impasse quand elle n’est pas une faute de gestion, comme l’explique très bien le président de Paprec, Jean-Luc Petithuguenin dans la préface de notre ouvrage « la nature politique de l’entrepreneur » (éditions Michel de Maule).

On peut rêver effectivement que le business se dote d’une vision géopolitique et devienne un acteur pro-actif de la régulation collective mais à la fois pour des raisons qui tiennent à l’inertie de la vieille idéologie libérale, aux rapports de force qui privilégient les rentiers aux innovateurs et au poids de l’industrie américaine plus que jamais conquérante, il ne faut pas trop compter sur cette voie… Reste donc bien l’UE à travers le couple France et Allemagne qui se trouve dans un temps d’opportunité unique : des dirigeants conscients de la criticité du moment, n’ayant plus rien à devoir aux Etats-Unis, pas plus qu’aux Britanniques, qui peuvent établir une alliance dynamique gagnant-gagnant avec l’Afrique et rationnelle et sage avec la Chine, porteuse d’une « nouvelle croissance durable » que les peuples sont disposés à faire leur… Le moment est exactement celui où les organisations des entreprises devraient soutenir vivement un vaste plan d’engagement européen, fondé sur l’alliance franco-allemande, pour dessiner cette « économie sociale de marché responsable » qui est notre patrimoine commun et notre avenir évident. Dans les mois qui viennent, ne ratons pas cette occasion de donner vie à ce modèle et de créer les conditions de succès d’une alliance qui s’attache aux vrais enjeux.

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