Blog de Patrick d'Humières

Où sera la RSE dans 10 ans ?

3 juillet 2017
Où sera la RSE dans 10 ans ?

Refléxions à partager pour penser ensemble le projet RSE à la fin d’une décennie de construction et dans l’attente d’une prochaine décennie de reconnaissance du modèle durable.

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Il y a tout juste dix ans, en 2007, le Grenelle de l’environnement donnait les trois coups d’une stratégie nationale de développement durable volontariste et discutée par toute la société française dans laquelle figurait un volet RSE : dans le prolongement de la loi NRE et de la dynamique du Pacte Mondial encouragée par le Chef de l’Etat en personne quelques années auparavant,  accompagné du soutien officiel apportée à la GRI et à la mise en place de Vigeo, on a demandé aux entreprises de décrire leurs engagements sociaux, environnementaux et sociétaux, dans des formes détaillées voulues largement par les ONG et de l’ISR naissant. Il faut dire que le monde des entreprises n’avait pas vu venir cette pression qu’il l’a vécu largement comme une contrainte bureaucratique, ne s’étant pas encore approprié les nouvelles questions de durabilité, à quelques acteurs près.  Dans ce contexte tendu, il fallait relever le défi d’un engagement positif, ce qui nous a conduit avec quelques professionnels à créer le Collège des directeurs de développement durable « engagés » et à affronter une fois de plus les tendances conservatrices d’une économie française qui attendra la COP 21 pour basculer pleinement dans une démarche où le modèle durable sera enfin reconnu comme la voie « gagnante » vers le monde nouveau.

En 2017, la France tient mieux que sa place dans le champ de la RSE, avec un peloton de grandes entreprises en tête des meilleurs classements mondiaux, des engagements de décarbonation et d’éco-conception qui progressent réellement, une bonne douzaine d’accords cadres internationaux souscrits avec les syndicats , un intérêt croissant aux achats dits responsables, un reporting extra-financier maîtrisé et une gouvernance qui s’est emparée de la question (cf. recommandation IFA), même si nous restons un pays qui a du mal à parler avec ses parties prenantes, à participer aux constructions internationales et dans lequel la masse des entreprises, moyennes et petites, confond encore la RSE avec une bienveillance sociétale. L’histoire retiendra néanmoins que le rejet patronal du double projet d’Antoine Riboud en 1972 aura été réparé deux à trois générations après, avec les éloges de la RSE répétés aujourd’hui dans les discours des PDG, et qu’il aura fallu passer pour cela des nationalisations sanctions à l’internationalisation des groupes à marche forcée, des 35h imposées à la subsidiarité de la politique contractuelle et de la coupure public-privé à la promotion nationale de l’économie de marché. La RSE est entrée désormais dans le capitalisme français, certes de façon convenue par beaucoup qui y voient encore une attention citoyenne à des rapports avec la Société pour qui veut justifier sa réussite, mais aussi de façon entraînante par une minorité d’acteurs qui démontre que c’est la voie exigeante vers la durabilité de modèles multi-parties prenantes.

Que nous réservent les 10 ans qui viennent, si on peut lire les tendances de fond à l’œuvre, à savoir une critique de fond de la croissance inéquitable, justifiée par des comportements économiques problématiques, une volonté d’appréciation de la juste valeur des actifs par les investisseurs qui regardent aussi à long terme, un mouvement de régulation laborieux des marchés à risque systémique et fondamentalement une démographie qui requiert un accès des classes moyennes et pauvres à une sécurité matérielle compatible avec les ressources planétaires? Y réfléchir doit nous conduire à dessiner une doctrine partagée entre entreprises françaises et européennes, puisque c’est sur cette scène que se joue désormais la compétition entre le modèle de production quantitative qui est à bout et un modèle qualitatif naissant qui veut concilier les intérêts sociaux, environnementaux et économiques à l’échelle locale et globale. Mais nos acteurs français doivent enfin comprendre que les cadres se sont d’abord définis dans le monde anglo-saxon et que ce dernier en s’adressant surtout au consommateur, a pris une avance sur une approche française qui s’est concentrée sur la conformité juridique et tournée d’abord vers les investisseurs éclairés. Il faut aussi réaliser que la société civile lâchera moins que jamais la demande de «neutralité environnementale », et que les entreprises qui n’ont plus un droit automatique à agir, devront échanger désormais leur puissance acquise et facilitée  partout, contre un comportement « pro-société », non nuisible en tout cas ; on assiste en ce sens à la cristallisation d’un socle universel de vigilance, allant des principes Ruggie au contrôle de la supply chain, dont les juges se saisissent plus aisément ; il s’enrichit d’une demande d’équité fiscale et de « retour pour le territoire » , qui sont les nouveaux combats institutionnels de l’OCDE qui vient de porter une sérieuse estocade aux paradis fiscaux. Seule limite à ce contexte plus contraignant, l’OMC est loin d’être prête à accepter de voir les critères RSE ou ESG inscrits dans les barrières non tarifaires ; pas sûr non plus qu’on obtienne une révision de l’ISO 26000 pour qu’elle devienne certifiable et contractuelle. Encore moins probable que la GRI devienne à court terme la seule métrique extra-financière, comme elle cherche désespérément à le faire; ce seront les instances comptables internationales qui définiront un jour un reporting extra-financier qui se moulera de plus en plus dans le reporting financier, « juste valeur oblige » ; on peut se désoler que la résolution de Rio+20, portée par la France, n’ait pas réussi à étendre la demande de reporting ! Le plus probable est que la dynamique de marché reste le moteur des évolutions, avec d’un côté un modèle philanthropique dominant, porté par l’Amérique et l’Asie, qui assimilera RSE et implication locale, à la main de chaque entreprise, et de l’autre un modèle durable propre à des entreprises pilotes qui se donneront une mission pro-active de compatibilité avec « les intérêts du monde » (ODD) pour porter leur marque, soutenus par des investisseurs spécifiques (cf. Green Bonds, PRI…).

 

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L’Union Européenne porte ce modèle de durabilité qui va au-delà de la RSE bienveillante ou citoyenne qui touche sa limite et qui est plus que de la valeur partagée car il s’agit de s’intégrer à la durabilité planétaire tel que défini par les ODD et le concept même de création de valeur durable. (variation de CVD/variation de CV).

 

On trouvera ci-après sur notre blog  une présentation mise en débat devant les directeurs de développement durable, destinée à alimenter un colloque envisagé fin 2017 au Medef pour tenter de cerner « une doctrine française » qui devrait nous inciter à porter dans le jeu mondial des orientations souhaitées, dans quelques directions fondatrices souhaitables :

Internationaliser le socle de vigilance globale de l’entreprise sur toute sa chaîne de valeur, afin de le faire rentrer à l’OMC, au moins de façon indicative et associée à des « urgences » (cf. extension de la jurisprudence ouverte par les licences obligatoires dans la santé).

• Demander au Pacte Mondial de s’approprier le cadre OCDE, qui englobe tous les référentiels, et d’inciter tous les pays à s’équiper de PCN représentatifs pour assurer son respect , par la voie de la médiation, pouvant se prolonger par la voie judiciaire pour ceux qui le veulent…

• Mettre l’UE à la manœuvre, en créant un forum consultatif mondial de tous les acteurs RSE, et en animant un PCN élargi, de façon à affirmer « le modèle européen d’économie sociale de marché responsable », à partir d’une base franco-allemande qui est la clé de ce dispositif.

• Intégrer dans nos accords commerciaux européens que les entreprises ne pouvant pas attester du respect des principes directeurs de l’OCDE, puissent se voir interdire de commercer dans cette zone si elles ne se mettent pas en conformité.

• Faire reconnaître le droit aux parties prenantes d’être entendues par la gouvernance des entreprises pour que leurs intérêts puissent être portés légitimement par les administrateurs et organiser des assemblées parties prenantes annuelles en amont des AG d’actionnaires.

Ce sont là quelques pistes de travail qui peuvent fonder la démarche européenne, franco-allemande d’abord, de construction de son modèle durable, en lien avec les ODD, l’accord de Paris et la Directive NFR, les 3 piliers de la nouvelle régulation extra-économique installée depuis 2015 pour « civiliser une mondialisation » qui en a plus que jamais besoin, comme l’a écrit Pascal Lamy ou qu’il « nous faut réparer » comme vient de l’expliquer dans son dernier rapport le Secrétaire Général de l’OCDE. Si nous ne nous investissons pas dans cet horizon pour l’internationalisation de la RSE, d’une part, et son glissement de la conformité citoyenne vers la durabilité attestée, d’autre part, nous aurons rendu nos entreprises, sinon plus « vertueuses », en tout cas plus compatibles avec nos valeurs européennes, mais sans possibilité de trouver la contrepartie de cet effort dans une amélioration de l’offre mondiale, laquelle poursuivra son travail de sape industriel par le bas, en précarisant les salariés, en fragilisant les produits, en polluant les territoires et la planète et en rémunérant la malice plus que la compétence….

Les 10 ans qui viennent posent un défi simple, maintenant qu’il vient d’être démontré que la RSE pouvait être sérieuse, effective, mesurable,  utile en tendance longue, dès lors qu’elle visait une recherche de durabilité des modèles : est-ce que nous en restons là en diffusant cette bienveillance sociétale qui favorise la légitimité de l’économie de marché mondiale, en jouant les bons élèves, ou est-ce que nous sommes le fer de lance d’un système qui veut répondre vraiment au défi climatique, à celui de la gestion des ressources, à la demande d’équité dans la création de valeur et de loyauté dans la gestion du business, en entraînant nos concurrents et partenaires, de Washington à Hong Kong, dans une finalité commune autour de ce modèle durable qui prend forme ?

Les gouvernances d’entreprise mais aussi les directions d’entreprise détiennent la réponse à cette question : ou elles s’enferment dans leur gestion d’objectifs propres et « se perdent dans leur jardin », par frilosité ou déficience, ou elles appréhendent la vision géopolitique de la croissance mondiale et se coalisent, dans leur secteur, dans leur territoire, en prenant leur part du combat systémique, en assumant cette « nature politique de l’entrepreneur » que nous analysons dans notre dernier ouvrage*, pour faire évoluer le cadre du jeu mondial dans le sens de ce modèle européen auquel nous croyons. De fait, il n’y a pas de modèle neutre et si nous ne réagissons pas, nous serons tous des filiales des GAFAM – sinisées pour partie- en 2030 ! La digitalisation  maîtrisée de la société, la mondialisation limitée des marchés, la pression durable des ressources, la demande d’équité des populations et de transparence des démocraties ne seront pas compatibles avec des entreprises « cow boy », hyperpuissantes et trop concentrées, si on abandonne cette vision. Comme nous en avertit Jean Tirole dans son traité d’Economie du Bien Commun : la bonne régulation est la nouvelle frontière de la macro-économie ; elle a été inventé en europe, à l’europe de la mettre en œuvre.

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